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Article de Jules Gheude publié le 23 octobre 2007 

Voilà plus de deux ans que je pressens que Guy Verhofstadt sera le dernier Premier ministre belge. Dans une « carte blanche » intitulée « La Belgique à l’agonie » et parue dans « Le Soir » du 5 mai 2005, j’écrivais : Les Flamands sont donc confrontés aujourd’hui au constat que le Sud est bien déterminé à leur mettre des bâtons dans les roues. En l’absence d’accord francophone pour permettre les avancées institutionnelles souhaitées, les hommes politiques flamands pourraient fort bien tenter le coup de force via leur propre Parlement. Ils disposent de la légitimité démocratique et rien, à première vue, ne pourrait empêcher un vote majoritaire de se dégager en faveur de la proclamation d’un Etat flamand souverain. Voilà donc à quoi pourrait finalement aboutir le front francophone du refus.

Avec mon dernier livre « L’incurable mal belge, sous le scalpel de François Perin » (1), publié fin avril dernier, j’ai voulu montrer l’enjeu tout particulier des élections législatives du 10 juin, en mettant bien en évidence le risque réel de ne plus parvenir à former un nouveau gouvernement fédéral.

Le moins qu’on puisse dire est que l’évolution des événements vient conforter ce jugement. Au sein du cartel CD&V/N-VA, le courant radical s’impose nettement. Ne vient-il pas de contraindre l’ex-explorateur Herman Van Rompuy - jugé trop tiède dans la défense des revendications flamandes - à se mettre en retrait des négociations communautaires ?  Voilà qui ne va vraiment pas dans le sens de cette « Pax Belgica », proposée ce week-end par le président du MR, Didier Reynders, via une interview au journal « De Morgen, et qui lui a valu une volée de bois vert de la part du CDH et du PS…

Joëlle Milquet ne cesse de répéter que les préoccupations des gens se situent à mille lieues du communautaire. Aurait-elle oublié que l’électeur flamand a donné, le 10 juin, un signal très clair dans le sens du renforcement de l’idée nationaliste ? Quant aux résultats du sondage effectué à la mi-septembre par « Het Laatste Nieuws », ils sont particulièrement éloquents : Presqu’une personne sur deux veut que la Belgique se scinde. Huit sur dix trouvent que la Flandre ne doit rien céder. Six sur dix ont une vision négative des francophones et Milquet ne vaut pas 1 sur 10. Huit sur dix estiment que la réforme de l’Etat est la chose la plus importante à faire dans ce pays. Plus importante que l’emploi, les impôts, l’économie, oui même plus importante que la justice et la sécurité.

En fait, Joëlle Milquet se refuse à voir la réalité en face : il existe, au Nord du pays, un sentiment d’appartenance collective qui transcende les frontières des partis et qui, au fil des décennies, a fini par déboucher sur une véritable Nation, en concurrence réelle avec la belge, si tant est que cette dernière ait jamais vraiment existé.

Voilà bien où se situe l’explication de l’impasse dans laquelle les négociateurs de l’Orange bleue évoluent maintenant depuis 131 jours et que Luc Delfosse résume parfaitement dans son édito du « Soir » de ce 18 octobre : écoutez cette cacophonie, cette agressivité, cette méfiance ! (…) point de cohésion, point de ligne claire, point de projets partagés. Jusqu’ici, tout n’est que peur, chausse-trappes et lectures contradictoires de vagues documents.

Entre le Nord et le Sud, le fossé est bel et bien devenu infranchissable. Il suffit d’entendre Eric Van Rompuy, le frère de l’ex-explorateur, pour en être convaincu : On ne paiera aucun prix pour Bruxelles-Hal-Vilvorde. Ce serait contraire à la philosophie qui sous-tend l’exigence de la scission : préserver le caractère flamand. Encore une fois : pas d’élargissement de Bruxelles, pas de nouvelles facilités en matière de culture ou d’enseignement, pas de reconnaissance de la convention sur les minorités. Quant à la piste de la circonscription électorale fédérale, proposée par Didier Reynders, elle a aussitôt été enterrée par Geert Bourgeois, l’ex-chef de file de la N-VA…

La fameuse note dite « Van Rompuy- Milquet » prévoit qu’un « groupe de commissaires royaux » serait amené à se pencher, d’ici à 2009, sur les réformes institutionnelles qui requièrent la majorité des deux tiers.

Il est clair que la Flandre est trop pressée pour accepter toute forme d’ « encommissionnement ». Comme l’a déclaré le ministre-président Kris Peeters, lors de la rentrée du Parlement flamand, il est impératif que la Flandre rejoigne le top des régions européennes. Pour cela, elle doit disposer, de toute urgence, du maximum de leviers socio-économiques.

En un mot, la Nation flamande est bel et bien sur le point de prendre son envol et rien ni personne ne pourra l’en empêcher. Il est temps que Joëlle Milquet ôte ses œillères et se montre vraiment responsable en reconnaissant que l’essentiel consiste maintenant à préparer les esprits francophones à l’après-Belgique.

Le message s’adresse également à Didier Reynders, président du MR. Qu’il relise l’article consacré, le 25 avril 1947, par l’hebdomadaire « Pourquoi Pas ? » au libéral Jean Rey. C’est lors de sa captivité en Allemagne, en contact avec des officiers tchèques, polonais et yougoslaves, que celui qui deviendra l’un des pères de l’Europe comprit les problèmes slovaques, lithuaniens et croates. Il en arriva ainsi à la constatation que partout, quand un Etat unitaire est travaillé par un mouvement nationaliste, il est impossible qu’il ne finisse pas par craquer. Et d’ajouter, à l’intention des gouvernants belges : la sagesse, est de s’en apercevoir à temps !

Talleyrand n’a jamais cru aux chances de viabilité de ce Royaume de Belgique, créé artificiellement d’un trait de plume diplomatique. Ne confiait-il pas, en 1832, à la princesse de Lieven, femme de l’ambassadeur de Russie à Londres : Les Belges ?... Ils ne dureront pas. Tenez, ce n’est pas une nation, deux cents protocoles n’en feront jamais une nation, cette Belgique ne sera jamais un pays, cela ne peut tenir. (2)

Aujourd’hui, force est de constater que le mariage forcé est en train de rendre l’âme. Angoissée à l’idée de rester seule sans moyens d’existence suffisants, la femme tente de retenir son conjoint, dont la valise, bourrée de billets, se trouve déjà sur le palier. Elle agite désespérément le drapeau tricolore, symbole d’une union particulièrement tourmentée qu’un arrangement fédéral n’est pas parvenu et ne parviendra jamais à stabiliser.

Talleyrand, Jean Rey, François Perin : trois noms qui viennent nous rappeler qu’en politique, rien de grand ne peut être entrepris sans la clairvoyance et la vision des choses à long terme.

(1)  Préface de Xavier Mabille, Président du Crisp, Editions Mols.

(2)  Cité par M.M. Martin dans son ouvrage « Baudouin Ier et la Belgique », Flammarion, 1964, p. 122.