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Article de Daniel Pipes publié le 30 octobre 2007 et traduit en français par Alain-Jean Mairet

par des forces aériennes et des blindés, sont prêts à pénétrer en Irak pour y contrer le terrorisme. Mais une fois sur place, ils pourraient bien y rester et occuper la région de Mossoul, ce qui engendrerait une situation dangereuse.

Pour comprendre ce danger, il faut se remémorer les ambitions irrédentistes turques qui trouvent leurs origines dans les années 1920. L’Empire ottoman émergeait alors de la Première Guerre mondiale dans le camp des perdants, comme le précisait le traité de Sèvres que les alliés victorieux lui imposèrent en 1920. Ce traité plaçait certains territoires ottomans sous contrôle international et une grande partie du reste sous contrôle arménien, français, grec, italien et kurde, ne laissant le pouvoir turc se perpétuer que dans une fraction d’État, au nord-ouest de l’Anatolie.

Les victoires militaires remportées par Kemal Atatürk entre 1919 et 1922 et la réaffirmation de l’autorité turque empêchèrent l’application du traité de Sèvres. Il a été remplacé par le traité de Lausanne, signé en 1923, qui établissait toutes les frontières de la Turquie actuelle sauf celle la séparant de l’Irak, sous occupation britannique. Pour l’Irak, Lausanne prévoyait un tracé provisoire (la «ligne de Bruxelles»), la frontière définitive devant être «déterminée à l’amiable entre la Turquie et la Grande Bretagne» dans les neuf mois. À défaut d’entente, la Société des Nations fixerait la frontière définitive.

Ankara et Londres ne parvinrent pas à conclure un tel arrangement à l’amiable et la Société des Nations finit par attribuer la province de Mossoul et ses 600.000 habitants à l’Irak. Le gouvernement d’Atatürk signa un traité basé sur la ligne de Bruxelles en 1926, à contrecœur.

Pendant près de 60 ans, la situation de Mossoul sembla établie. Mais elle a été remise en question pendant la guerre Iran-Irak de 1980-1988, lorsque Saddam Hussein perdit en partie le contrôle du nord de l’Irak. Depuis 1983, il autorisa à quatre reprises les troupes turques à intervenir sur le territoire irakien pour y traquer un ennemi commun, le Parti des travailleurs du Kurdistan (Partiya Karkerana Kurdistan, PKK). Ces incursions incitèrent certains éléments turcs à réanimer les anciennes revendications sur Mossoul.

La guerre du Koweït, en 1991, aggrava la perte d’autorité irakienne au nord du 36e parallèle, ce qui incita les forces turques à intervenir 29 fois au-delà de la frontière, renforçant à chaque fois les ambitions d’Ankara sur Mossoul. Ces aspirations atteignirent leur point culminant en 1995, quand près de 35.000 soldats turcs pénétrèrent au nord de l’Irak dans le cadre de l’«Opération acier». Le président turc Süleyman Demirel proposa alors explicitement de rouvrir le dossier de 1926, affirmant que «la frontière est incorrecte. La province de Mossoul se trouvait au sein de l’Empire ottoman. Si elle avait été attribuée à la Turquie, nous n’aurions aucun des problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui.» Demirel accusa même les puissances occidentales de déterrer le traité de Sèvres depuis longtemps dépassé.

Les remarques de Demirel déclenchèrent immédiatement de fortes réactions négatives, de sorte qu’il fit marché arrière, déclarant que «la Turquie ne prévoit pas d’user de la force pour résoudre le problème [de frontière] ou pour conquérir des territoires». Mais, comme je l’écrivais à l’époque, «rien n’est résolu et la question de Mossoul pourrait déboucher sur une crise, surtout si le gouvernement irakien s’affaiblit encore».

Ce qui nous amène à la situation actuelle. Beaucoup de choses ont changé depuis 1995; Saddam Hussein a été écarté, le leader du PKK séjourne dans une prison turque, des islamistes règnent à Ankara et le nord de l’Irak est devenu un havre de paix à la dérive. Mais le PKK trouble à nouveau les relations irako-turques, les forces turques pénètrent régulièrement en Irak et la question de Mossoul redevient préoccupante.

En mars 2003, le nouveau gouvernement islamiste d’Ankara décida de ne pas soutenir l’effort visant à renverser Saddam Hussein dirigé par les États-Unis, un choix qui compromettait l’influence turque sur le nord de l’Irak. En dépit de la présence quasi-permanente de plusieurs bataillons turcs en Irak, un PKK rajeuni commençait en 2004 à lancer des attaques en Turquie, faisant des milliers de morts. En juillet 2006, le premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan annonça que son gouvernement était «à bout de patience» et les forces turques frappèrent le PKK à plusieurs reprises.

La tension provoquée par la question a atteint de nouveaux sommets ces dernières semaines, malgré un accord entre Ankara et Bagdad prévoyant que les troupes irakiennes sévissent contre le PKK et des récits non confirmés d’une opération secrète des forces spéciales américaines contre le PKK. Avec l’appui du président syrien Bashar El-Assad, Erdoğan a balayé les inquiétudes américaines à propos d’une invasion turque, le Parlement turc a approuvé des frappes aériennes et des mouvements de troupes en Irak par 507 voix contre 19 et le chef d’état-major Yaşar Büyükanıt a émis des menaces belliqueuses.

Les Turcs ont des raisons parfaitement valables de frapper le PKK en Irak, mais l’irrédentisme voilé manifesté par Ankara depuis les années 1990 indique qu’on y nourrit l’ambition de récupérer certaines terres ottomanes. En d’autres termes, une frontière moyen-orientale incertaine de plus fait peser des menaces d’instabilité sur la région.