04-05-08
Pour la société fermée
Article de Georges Feltin-Tracol publié le 1er mai 2008
En 1945, Karl Popper publiait La Société ouverte et ses ennemis.
Il y défendait une société démocratique, dominée par le libre choix des
individus. Soixante ans plus tard, ses épigones n’en ont retenu qu’une
glorification de la « modernité » et une hostilité pathologique envers
tous les « conservatismes » et autres réticences politico-historiques à
la mondialisation « bénéfique ».
Alors que se termine la première décennie du XXIe
siècle, force est de constater l’échec de cette utopie occidentale
louée tant par les mondialistes libéraux que par les altermondialistes
égalitaires qui, d’accord sur les fins, ne divergent que sur des
moyens, des méthodes et la mise en œuvre ! La crise pandémique des
crédits immobiliers hypothécaires d’origine étatsunienne, la hausse
vertigineuse des énergies fossiles, l’explosion de la demande
énergétique mondiale, le commencement de la pénurie alimentaire, la
spéculation boursière sur les matières premières agricoles, les
dérèglements climatiques, le remplacement du paysan par l’agriculteur quand ce n’est pas par l’agro-industriel,
la montée en puissance des nouveaux pays industrialisés / pays
émergents issus de l’ancien Tiers-Monde (Chine, Inde, Brésil)
pulvérisent le mythe de la mondialisation bienfaisante et accélèrent le
cours de l’histoire.
Les nuages noirs s’amoncellent à l’horizon de nos
civilisations sophistiquées qui risquent de connaître à brève échéance
de formidables tempêtes. Comment réagiront nos peuples et, en
particulier, les classes moyennes fiscalement pressurées
(rackettées ?), en voie de marginalisation, quand s’installeront de
force les « réfugiés climatiques », éclateront d’effroyables conflits
pour la maîtrise de l’eau, des ressources naturelles et des terres
arables ; quand le litre d’essence s’élèvera à cent euros et que les
structures étatiques s’effondreront ? On peut envisager - et espérer -
que paysannerie survivante, monde salarié martyrisé et classes moyennes
paupérisées délaisseront la dissidence pour la rébellion et exigeront
le retour à des sociétés fermées.
Ce désir impérieux de fermeture se
manifeste dès à présent chez nos voisins italiens. Les élections
législatives et sénatoriales des 13 et 14 avril 2008 expriment une
prise de conscience populaire qui a surpris jusqu’aux commentateurs
politiques. Avec un résultat national de 8,3 % (alors qu’elle ne
présentait aucun candidat au Centre et au Sud de la péninsule), trois
millions d’électeurs, soixante députés et vingt-six sénateurs, la Ligue du Nord d’Umberto Bossi devient la troisième force d’Italie, derrière Le Peuple de la Liberté de Silvio Berlusconi et le Parti démocrate de Walter Veltroni. En usant d’une thématique qui fit naguère les belles heures du frontisme en France, la Lega Nord
a « développé un profil “ ouvriériste ”, en valorisant son enracinement
populaire », écrivent fort justement Francesco Ronchi et Jérôme
Fourquet (1).
Mais ce n’est pas la seule explication. À l’heure où,
en Île-de-France, les Français de racines européennes assistent,
stupéfaits, à la collusion entre un patronat, fidèle à ses habitudes
négrières et avide de profits immédiats, et des étrangers clandestins -
dits « sans- papiers » - soucieux de se faire régulariser avec l’appui
de la grosse presse libérale-libertaire qui assène, conséquente avec
elle-même, que « dès lors que l’on plaide pour l’ouverture des
frontières, la mondialisation plus ou moins heureuse et la circulation
sans entrave des marchandises, comment les refuser aux hommes ? » (2),
en Padanie, la Ligueidentitaire et « communautaire » s’inscrit sociologiquement et électoralement dans une perspective ou « communautariste ». Pour Angelo Panebianco,
« le communautarisme territorial qui l’inspire lui permet de se mouvoir
“ comme si ” les populations représentées étaient en leur sein
homogènes. Pour l’inter-classisme communautaire, si le territoire est
gagnant, ses habitants le sont aussi » (3). Que cela peut-il bien
signifier ?
Francesco Ronchi et Jérôme Fourquet apportent une réponse pertinente. « La progression de la Ligue,
loin de témoigner d’une “ gauchisation ” de son électorat (très peu de
ses électeurs se positionnent en effet à gauche), pourrait plutôt
signifier l’émergence d’une nouvelle ligne de fracture dépassant le
clivage gauche - droite pour se reconfigurer sur l’opposition entre les
tenants d’une société ouverte et d’une société fermée demandant
protection face à la mondialisation » (4). Les auteurs de ce très
remarquable article concluent par la renaissance intellectuelle du
protectionnisme.
En effet, l’organisation économique de l’Italie
septentrionale relève du « modèle industriel alpin » : un tissu
dynamique de P.M.E. - P.M.I. à capitaux familiaux qu’on apparente au
modèle industriel choletais et vendéen. Or ces entreprises alpines
souffrent du désintérêt de l’État, par ailleurs défaillant et
inefficace, qui préfère dialoguer avec les multinationales. Si « le “
travaillisme ” de la Ligue s’est structuré autour
de l’alliance entre patrons et ouvriers dans la perspective de défendre
le monde de l’usine face à la désindustrialisation et à la compétition
internationale » (5), c’est peut-être aussi dû à la prise de position
iconoclaste de Giulio Tremonti dans son ouvrage, La Peur et l’Espoir,
paru au cours la campagne électorale.
Qu’écrit donc le très probable
Grand Argentier du gouvernement Berlusconi ? « Le marché, l’idéologie
totalitaire inventée pour gouverner le XXIe siècle, a diabolisé l’État
et presque tout ce qui était public ou communautaire, en mettant le
marché souverain en position de dominer tout le reste. Maintenant, on
ne peut plus dire que c’était la ligne juste, la seule ligne. […]
L’Europe que nous voulons est certes une Europe avec des portes, à
condition qu’elles ne soient pas toujours ouvertes, et de surcroît
seulement vers l’intérieur. […] La bataille contre la suprématie des
marchés doit commencer » (6).
Les électeurs padans (ou padaniens) ont saisi
l’importance des enjeux. Ils comprennent que la compétition économique
mondial et le déferlement migratoire allogène sont deux facettes d’une
seule et même réalité : une ruée sans fin à la réification du monde, à
l’effacement voulu des frontières, à la disparition programmée des
identités. Leur vote anticonformiste conteste donc cette course folle
vers l’anéantissement et l’indifférenciation. Constatant l’impéritie de
l’État national italien et l’inanité d’une construction européenne
devenue maboule, ils se retranchent derrière cet « État-fantôme »,
cette « cryptarchie » (7) qu’est la Padanie.
C’est par ignorance que la
presse française qualifie la Ligue du Nord d’« anti-européenne », elle dont le journal La Padania se revendique mitteleuropéenne !
Les journalistes hexagonaux oublient qu’aux débuts des années 1990,
Umberto Bossi soutenait l’intégration dans la zone euro de la seule
Italie septentrionale et réclamait une constitution pour l’Europe. S’il
s’est ravisé depuis, c’est parce qu’il a réalisé que la présente Union
européenne cherche à enfermer les peuples dans un vaste bagne avant de
les broyer (de les génocider ?). Loin d’être anti-européens, la Lega et son « Sénateur » sont surtout alter-européens, partisans d’une Europe libre des peuples européens.
Le refus de la mondialisation libérale-oligarchique va
de pair avec le rejet d’entériner le projet multiculturel métisseur.
Les électeurs du nord de l’Italie ont su établir les correspondances
nécessaires entre une hausse des prix vertigineuse, une immigration de
peuplement inacceptable et un effondrement des salaires devenus seules
variables d’ajustement dans un environnement économique ouvert à tous
les délires concurrentiels. Oui, comme l’évoque depuis plusieurs années
Emmanuel Todd, le protectionnisme revient à la grande frayeur des
profiteurs de la mondialisation ! Que les Européens redécouvrent donc
Colbert, List et Schacht, retrouvent les vertus de la frontière et se ferment aux soubresauts d’une économie planétaire totalement déboussolée !
Notes:
1 : Francesco Ronchi et Jérôme Fourquet, « La Ligue du Nord, artisan du
succès de la droite en Italie », in Le Figaro, 19/20 avril 2008.
2 : Laurent Joffrin, in Libération, 18 avril 2008.
3 : Angelo Panebianco, « La Ligue du Nord, populiste, populaire et
incontournable », in Courrier International, 24 - 29 avril 2008.
4 : Francesco Ronchi et Jérôme Fourquet, art. cit.
5 : Francesco Ronchi et Jérôme Fourquet, art. cit.
6 : Passages traduits et cités par Le Monde, 20 mars 2008.
7 : Sur cette notion, lire Bruno Fuligni, L’État c’est moi. Histoire
des monarchies privées, principautés de fantaisie et autres républiques
pirate , Les Éditions de Paris - Max Chaleil, 1997.
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