11-05-08
Russie, les impasses d’une mémoire blessée : complexe post-impérial et perspective alter-européenne
Article de Pascal Lassalle publié le 10 mai 2008
Dans un contexte de tensions et
d’incompréhension croissantes entre une Russie renaissante et un
Occident américanocentré, les Éditions des Syrtes ont été bien
inspirées de publier un petit essai qui tombe à pic.
Celui-ci est l’œuvre de Natalia Alexeevna
Narotchnitskaïa, une des figures de proue de la mouvance patriotique
russe et, de ce fait, porte-parole de bon nombre de ses compatriotes
(1).
Née en 1948, personnalité éminente de l’Orthodoxie
politique, cette historienne membre de l’Académie des sciences, fut
élue député du parti Rodina et occupa le poste de vice-présidente de la Commission des Affaires étrangères de la Douma.
Farouche partisane d’une « civilisation orthodoxe »
singulière fondée sur la prédominance des Russes ethniques,
Narotchnitskaïa s’est signalée par ses critiques de la globalisation et
des mécanismes supranationaux.
Partisane d’un maintien des souverainetés étatiques et
nationales, elle s’est fait aussi connaître par ses vigoureuses prises
de positions contre la désagrégation de la Yougoslavie et l’implication
de l’O.T.A.N., jusqu’à la récente proclamation d’indépendance du Kosovo.
Son premier ouvrage traduit en français est donc un événement éditorial, d’autant plus qu’elle dirige depuis peu un Institut russe de la démocratie et de la coopération basé à Paris qui vise notamment à observer les atteintes aux droits de l’homme en Occident.
Polémique et passionné, son livre, desservi par une
traduction parfois approximative, se présente comme un appel véhément
lancé à l’opinion publique occidentale.
Narotchnitskaïa bâtit son propos autour de la question sensible de la victoire soviétique du 9 mai 1945 au terme de cette Grande Guerre Patriotique menée contre l’envahisseur « fasciste ».
Cette dernière aurait rétabli le territoire de la
Russie historique et permis à l’U.R.S.S. de retrouver son statut de
grande puissance perdu en 1917, puis ultérieurement en 1990. Elle
aurait, de plus, sollicité le sentiment national et la solidarité
spirituelle du peuple russe.
Narotchnistskaïa s’élève vigoureusement contre ce
qu’elle décrit comme des tentatives répétées de l’Occident pour ternir
la mémoire de ce moment clé, celles-ci devant prouver que « le souvenir
de la victoire est la pierre angulaire de la conscience nationale
séculaire qui empêche la disparition de la Russie ».
Dès lors, toute ébauche de critique, qu’elle émane d’historiens dénonçant les détachements de barrage du N.K.V.D. ou de Lettons réécrivant l’histoire « à des fins politiques » est vouée aux gémonies. Ne parlons même pas du pacte Molotov - Ribbentrop et ses fameux protocoles secrets, de l’héritage de Yalta ou des thèses de l’historien allemand Ernst Nolte concernant le « nœud causal » entre communisme et national-socialisme (2).
Les pages sombres de cette période, sujets qui fâchent, sont allègrement passées à la trappe : rien sur les millions de victimes de la répression, des déportations ou du Holodomor, la famine-génocide en Ukraine de 1932 - 1933 (3).
Bien entendu, l’auteur ne se cantonne pas à ce moment
historique particulier et en profite pour dresser une vaste généalogie
des agressions occidentales contre la Russie sur la longue durée, en
fait depuis la fin du XIXe siècle.
Elle s’appuie, pour cela, sur une approche strictement
géopolitique (thèses de Mackinder principalement) et toute une série de
références glanées chez des auteurs russes autant qu’occidentaux pour
démontrer la permanence d’une politique hostile de refoulement et
d’affaiblissement de la Russie de la part d’un Occident souvent ingrat.
L’Allemagne et surtout les puissances anglo-saxonnes se
taillent la part du lion, de la guerre balkanique de 1878 jusqu’aux
tentatives d’élargissement de l’O.T.A.N. à l’Ukraine et à la Géorgie.
La plupart des faits évoqués sont fondés, mais on sent
qu’ils ont été soigneusement choisis pour justifier le postulat de
base, énoncé de manière totalement réductrice et passionnelle.
Pour l’auteur, les représentants du « projet antirusse
du XXe siècle » combattent la transmission de la conscience russe et
soviétique » car sans cela « la guerre cesse d’être patriotique, et
donc les Russes du XXe siècle n’ont pas d’histoire nationale, ni de
structure d’État légitimes. En conséquence, toute ingérence extérieure
et toute révolte intérieure, tout séparatisme sont juridiquement
valables ».
Les catégories négatives englobant les ennemis de la
Russie sont bien délimitées et comprennent, outre les Occidentaux
précités, les ennemis de l’intérieur comme les « libéraux
occidentalistes post-soviétiques » ou les « bolcheviks
internationalistes » incarnés par le trio Lénine - Trotski - Boukharine.
L’« interprétation marxiste nihiliste de l’histoire
russe » sous forme de « phraséologie libérale et anticommuniste » sous
l’ère Eltsine est aussi dénoncée.
Suivant ce dernier ordre d’idée, Narotchnitskaïa
affirme que les diverses campagnes de propagande pour la défense du
« monde libre », de la Liberté et de la Démocratie ont servi à
dissimuler l’enjeu véritable de la Guerre froide, à savoir discréditer
l’U.R.S.S. en la privant de son statut de grande puissance rendu par la
victoire de 1945 et la refouler à l’Est, loin des mers Noire et
Baltique. Cela n’est pas trop mal vu dans l’ensemble.
Cependant, s’il apparaît clairement que
l’anticommunisme a bien été instrumentalisé par les États-Unis durant
cette période, la réalité de la lutte entre systèmes idéocratique
rivaux est un peu facilement négligée dans son argumentation.
En Occident, depuis les années 90 du siècle dernier,
nous avons vu se mettre en place une réalité post-démocratique (4) avec
la chape de velours du « politiquement correct », de la part d’un
« Monde libre » qui n’a plus à donner le change face à « l’Empire du
mal ».
Une tendance regrettable de l’auteur à essentialiser
dans la durée certaines catégories historiques et politiques utilisées
est décelable. C’est le cas pour la notion de « Russie historique »,
c’est-à-dire envisagée dans son extension territoriale maximale avec
une obsession des façades maritimes baltique et méridionale, ceci avec
l’idée sous-jacente que tout territoire « réuni » au noyau initial
moscovite est voué à le rester éternellement.
De même, « l’espace géopolitique russe » est considéré
dans sa plus grande extension, en incluant le glacis des pays du Pacte
de Varsovie.
À aucun moment, l’auteur n’envisage de mettre en doute
le bien fondé de ces catégories et la légitimité éventuelle des
tendances centrifuges de la part des populations non russes.
Au contraire, elle affiche une nostalgie impériale
décomplexée qui dépasse largement le cadre des frontières de la
Fédération de Russie.
Tout cela sonne comme un air de déjà-vu et entendu, que
ce soient le fameux discours de Vladimir Poutine du 9 mai 2005, les
déclarations dont sont régulièrement coutumiers les officiels russes ou
le nouveau manuel d’histoire de Vladislav Sourkhov.
L’ouvrage de Narotchnitskaïa a l’immense mérite de
rendre ces points de vue et ces sentiments largement partagés, beaucoup
plus intelligibles pour les observateurs attentifs de ce grand pays.
L’auteur donne la clé qui sous-tend sa conception du
monde lorsqu’elle décrit chez ses compatriotes « un sentiment
d’appartenance à une Patrie sacrée qui ne s’identifie pas à l’État » et
relève d’une conscience orthodoxe inscrite dans « une perception de la
continuité historique ».
Une Patrie conçue donc comme une notion métaphysique,
opposée au régime du moment, fût-il celui de Staline ou de ses
successeurs et contre lequel il était funeste de se dresser, que l’on
s’appelle Vlassov ou Sakharov.
On retrouve ainsi dans ces propos toutes les
contradictions inextricables auxquelles sont confrontés tous ceux qui,
pour des raisons diverses, ont fait l’économie d’un nécessaire et
véritable bilan du communisme dans l’espace post-soviétique.
Au terme d’une démonstration désireuse de montrer que
les responsabilités pour les affrontements et les malentendus des
siècles passés sont équitablement partagées, notre historienne invite
Français et Allemands, noyau dur « carolingien » d’une avant-garde
européenne chère à Henri de Grossouvre (5), à tirer un trait sur la
Guerre froide en ouvrant la voie d’un véritable axe Paris - Berlin -
Moscou.
Nous ne pouvons que souscrire à cela ainsi qu’à
l’affirmation que les destinées de l’Europe et de la Russie sont
étroitement liées.
Prenons-la au mot tout en étant bien conscients que
cela devra se faire sur des bases saines, avec un inventaire historique
complet et serein, bien au-delà des pathologies de la repentance en
vogue en Occident, afin de sortir une fois pour toute de ce jeu de
miroir mémoriel où chacun se renvoie les images douloureuses de
blessures non cicatrisées.
Nos amis russes devront s’efforcer de s’extirper d’un
complexe post-impérial qui les empêche d’opérer une analyse lucide du
moment communiste de leur histoire, ce « passé qui ne veut pas
passer », en assumant les erreurs et les crimes commis, puisque la
Russie se considère elle-même comme l’héritière exclusive de l’Union
soviétique.
Ils devront également reconnaître les peuples jadis
subjugués comme des entités politiques, historiques et culturelles
distinctes (cas notamment des Baltes, des Ukrainiens ou des
Biélorusses) en rétablissant avec eux des relations normales et
équilibrées, conformes à l’esprit d’un nouveau Jus publicum europaeum.
Ce qui implique d’essayer de penser l’identité russe au-delà de l’expérience historique d’un empire araseur des différences.
Cela permettrait à l’ethnos russe
d’opérer un véritable un retour à une Europe envisagée comme matrice
ethno-historique (nos origines boréennes) et communauté de destin
communes, au sein d’un vaste ensemble intégré, afin d’affronter
ensemble les immenses défis qui se profilent à l’horizon d’un nouveau
siècle chaotique.
Un travail historiographique judicieusement orienté
pourrait contribuer à gommer progressivement les traces durables de la
longue parenthèse « asiatique » ainsi que les tentations néo-eurasistes
de doctrinaires comme Alexandre Douguine ou Alexandre Panarine.
Les autres Européens devront également dépasser le
moment occidental de leur histoire en mettant en œuvre cette capacité
de régénération métamorphique qui leur est propre, mode de dévoilement
de leur identité faustienne dont ils ont maintes fois fait preuve au
cours de leur histoire multimillénaire.
Plus que jamais, veillons à ne pas renoncer au rêve d’un empire-puissance conjuguant souveraineté et subsidiarité dans une perspective alter-européenne et eurosibérienne, afin que puisse se réduire une fracture infracivilisationnelle, sciemment entretenue et instrumentalisées, entre pôles européens romano-germanique et slavo-orthodoxe.
Notes
1 : Les lecteurs russophones pourront consulter son site : http://narotchnitskaia.ru/
2 : Ernst Nolte, La guerre civile européenne 1917 - 1945, Éditions des Syrtes, 2000. Le lecteur pourra se référer également au débat entre Nolte et Dominique Venner dans Éléments, n° 98, mai 2000, pp. 22 - 24.
3 : Notons à ce sujet que la chambre basse du Parlement russe a nié le caractère génocidaire du Holodomor
et condamné une instrumentalisation politique de ce drame par le
gouvernement de Kiyv au moment où se tenait le sommet de l’O.T.A.N. à
Bucarest, dans une résolution datée du 2 avril. Celle-ci a été soutenue
par l’écrivain Alexandre Soljenitsyne qui a évoqué une « fable
insensée » à destination de l’Occident, dans les colonnes des Izvestia.
4 : Voir Éric Werner, L’après-démocratie, L’Âge d’Homme, 2001.
5 : Voir Henri de Grossouvre (éd.), Pour une Europe européenne, Xenia, 2007.
• Natalia Narotchnitskaïa, Que reste-il de notre victoire ? Russie - Occident : le malentendu, Éditions des Syrtes, 2008, 208 p., 18 €.
Note YR : La photographie que j'ai intégrée à l'article a été prise le ... 9 mai 2008 lors du défilé militaire devant le président Medvedev et le Premier ministre Poutine.
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