18-05-08
L’Europe s’achète la Serbie
Olivier Pichon
édition du 15 mai 2008
Article de Marie Labrunie publié dans le n° 795 de Monde & Vie
Le paradoxe de l’Europe est qu’elle
est un objet non identifié, généralement mal perçu des peuples et d’une
grande confusion institutionnelle. Faible dans ses relations
internationales, elle se montre forte pour réprimer à l’intérieur toute
dérive d’indépendance. Mais sa véritable force réside dans sa capacité
d’attraction matérielle. A coups de subventions, elle fait miroiter aux
peuples qu’elle agrège ou prétend agréger, le veau d’or de la
péréquation budgétaire. Et cela marche comme on le voit en Serbie et
toutes choses égales d’ailleurs, c’est la même tactique qui prévaut
pour la Turquie. La pilule démocratique étant amère, il faut l’enrober
du sucre de la subvention.
C’est ainsi que
démentant les derniers sondages, l’alliance pro-européenne du président
Boris Tadic a remporté les élections législatives en Serbie, avec 38,8
% des voix, selon un décompte portant sur 98 % des bulletins dépouillés
et dévoilé par la Commission électorale serbe. Le peuple Serbe a écouté
les sirènes de la Commission européenne, au surplus on ne peut vivre
incessamment dans le paroxysme et l’isolement. Des peuples s’y sont
essayés durant l’histoire, Taïwan, L’Afrique du Sud, ou même Israël
mais dans tous les cas « l’affectueuse » pression d’un Etat «
protecteur » finit par avoir raison du « splendide isolement » a
fortiori si la situation économique n’est pas florissante alors qu’en
général cet isolement donne les moyens de la prospérité comme en Israël
et à Taïwan. Les pro-européens devront pourtant se trouver des
partenaires pour être en mesure de former le prochain gouvernement.
La coalition « Pour une Serbie européenne », menée par le président
pro-occidental Boris Tadic et son Parti démocrate (DS), devançait
largement les nationalistes du Parti radical serbe (SRS) de Tomislav
Nikolic, crédités de 29,2 % des voix. « C’est un grand jour pour la
Serbie », s’est exclamé Boris Tadic à l’annonce de ces résultats
partiels. « Les citoyens de Serbie ont confirmé le cheminement européen
de la Serbie », a-t-il dit devant une foule de partisans enthousiastes.
Il a toutefois fait une concession en affirmant que son gouvernement ne
reconnaîtrait jamais l’indépendance du Kosovo, qui s’est proclamé
unilatéralement souverain en février.
Dès l’annonce des premiers
résultats partiels, les partisans de la coalition pro-européenne
étaient descendus dans les rues, actionnant les klaxons de leurs
véhicules et agitant des drapeaux de leurs partis et des drapeaux
européens. Le Parti démocratique de Serbie (conservateur nationaliste)
du premier ministre sortant Vojislav Kostunica arrive en troisième
position avec 11,3 % des voix, selon ces résultats partiels. Quant au
Parti socialiste serbe (de l’ancien homme fort Slobodan Milosevic),
avec un score de 7,6 % des voix, il pourrait avoir un rôle décisif dans
la formation du prochain gouvernement. La participation à cette
élection, considérée comme un référendum pour ou contre l’intégration à
l’Union européenne, s’est élevée à environ 60 %. A l’heure où nous
rédigeons ces lignes les résultats définitifs ne sont pas connus.
La coalition pro-européenne devra s’allier à de petits partis
minoritaires afin d’être en mesure de former le prochain gouvernement.
Dimanche soir 11 mai, le ministre sortant de la Défense, Dragan
Sutanovac, haut responsable du Parti démocrate de Tadic, a précisé que
sa coalition était ouverte à toutes les alliances, excepté avec les
ultranationalistes de Nikolic. Mais, une alliance des deux partis
nationalistes de Nikolic et Kostunica, forts à eux deux de plus de 40 %
des voix, n’est pas exclue et pourrait menacer le camp pro-occidental,
surtout si les socialistes se rallient aux nationalistes. C’est
l’hypothèse qu’a immédiatement retenue Nikolic en appelant dimanche
soir le bloc conservateur de Kostunica et le Parti socialiste à ouvrir
des discussions avec son parti en vue de former le prochain
gouvernement.
Bruxelles a insisté sur la « nette victoire » des forces
pro-européennes lors de ces législatives serbes. Dans un communiqué,
l’Union européenne a exprimé l’espoir de la formation d’un gouvernement
avec un programme clairement pro-européen, ce qui renforcerait les
chances d’une adhésion de la Serbie à l’UE. Pour Paris, « très
clairement la Serbie a fait le choix de l’Europe ».
Sans
préjuger des alliances à venir en Serbie, il est clair que Bruxelles
est dans une logique de fuite en avant, d’un côté l’on cherche
l’élargissement indéfiniment, de l’autre, on risque avec le vote de
l’Irlande le refus du traité de Lisbonne. Il n’est pas douteux que
Bruxelles y mettra le prix et qu’en cas de vote favorable des Irlandais
(11 juin) le prix en aura été payé. En définitive les votes des nations
s’achètent comme autrefois les notables achetaient les votes populaires.
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