vendredi 15 août 2008
La route de l’Ossétie du Sud passe par le Kosovo
Libération
Article de Charles Urjewicz publié le 14 août 2008
La tragédie que vivent aujourd’hui Géorgiens et Ossètes du Sud est à
l’aune du drame yougoslave et des bouleversements territoriaux qu’il a
entraînés.
Que s’est-il passé dans le palais présidentiel de Tbilissi le soir du 7 août, lorsque Mikhaïl Saakachvili décida d’en finir avec les «séparatistes» de Tskhinvali ? Le président géorgien s’est-il lancé à corps perdu dans une aventure dont il n’envisageait pas les conséquences ? Avait-il pris la mesure des terribles dégâts collatéraux que des bombardements nocturnes provoqueraient au sein de la population civile, élargissant encore le fossé entre Ossètes et Géorgiens ? Serait-il tombé, comme le laissent entendre certains, dans un piège délibérément tendu par Moscou : on lui aurait laissé entendre que la Russie était excédée par l’extrémisme des dirigeants de Tsinkhvali qui multipliaient les affrontements avec les forces géorgiennes de sécurité
Beaucoup d’observateurs notent la «naïveté» de dirigeants géorgiens,
enfermés dans l’illusion d’un ferme soutien des États-Unis, qui n’ont
pas évalué les changements de la donne politique : guerre d’Irak,
nucléaire iranien, une présidence américaine déconsidérée et en fin de
course. Reste que si, comme le dit l’adage, gouverner c’est prévoir,
les responsables géorgiens ont commis une terrible erreur
d’appréciation en réveillant la bête d’un nationalisme russe qui guette
avec gourmandise chacun des faux pas d’un voisin «arrogant».
Alors que Pékin déployait ses fastes en présence de Vladimir Poutine
et de George Bush, Tbilissi pensait avoir trouvé le moment opportun de
faire sauter le verrou ossète. En décembre, l’Otan doit à nouveau
examiner la candidature de la Géorgie… Mikhaïl Saakachvili veut forcer
la porte de l’Otan tant que l’administration Bush est aux affaires. Que
fera le nouveau président des Etats-Unis élu en novembre ? Ceux qui, au
sein de l’Organisation, s’étaient déjà opposés à cette candidature font
valoir qu’il est dangereux d’intégrer un pays confronté à des conflits
avec des territoires sécessionnistes. Pour les Géorgiens, à défaut de
pouvoir s’emparer immédiatement de l’Abkhazie qui partage le littoral
de la mer Noire avec la Russie, la petite et fragile Ossétie du Sud,
séparée de la Fédération de Russie par une haute barrière montagneuse,
semblait une proie plus accessible.
Par ailleurs, alors que le pays est confronté à une situation
économique difficile, singulièrement aggravée par la hausse des
matières premières, le retour de Shida Kartli (nom géorgien de
l’Ossétie du Sud) au sein de la nation aurait permis au président
Saakachvili, que ses opposants accusent de dérive autoritaire, de
redorer un blason singulièrement terni depuis la brutale répression des
manifestations de l’automne 2007. Retour d’autant plus important que le
président géorgien a promis solennellement à son peuple de lui rendre
les territoires perdus dans les plus brefs délais ; il en va d’une part
non négligeable de sa légitimité.
L’impatience géorgienne avait d’autres causes. La présence à ses
frontières d’une Russie de plus en plus riche et puissance, et dont le
pouvoir d’attraction est d’autant plus grand qu’elle avait
complaisamment octroyé la citoyenneté aux habitants des territoires
sécessionnistes, Abkhazie et Ossétie du Sud, inquiète fortement la
république de Géorgie. On y craint une intégration rapide de ces
territoires dans la Fédération de Russie, accusée de menées
annexionnistes. De fait, la perspective des Jeux olympiques de Sotchi,
en 2014, pourrait accélérer l’absorption des républiques séparatistes
dans le tissu économique russe, rendant leur retour dans l’Etat
géorgien difficile, voire impossible.
Pour la Russie de Poutine - en allait-il différemment lors de la
présidence de Boris Eltsine ?-, marquer son statut de grande puissance
dans le Caucase russe est essentiel, d’autant plus qu’elle déclare
aujourd’hui avoir «stabilisé» la Tchétchénie. Au Caucase du Sud, depuis
déjà plusieurs années, les relations russo-géorgiennes étaient
exécrables, la Géorgie était en butte à un blocus qui empêchait
l’entrée de ses exportations traditionnelles en Russie. A l’automne
2006, l’arrestation d’officiers russes accusés d’espionnage, que les
autorités géorgiennes avaient exhibés aux médias, avait alors provoqué
la fureur d’un Vladimir Poutine qui cachait mal son humiliation. Le
Kremlin avait bandé les muscles, tandis que les médias officiels
lançaient, l’espace de quelques jours, une campagne de dénigrement dont
le million de Géorgiens qui résident en Russie était la cible.
En février, la proclamation de l’indépendance du Kosovo, avait
plongé la Géorgie dans l’inquiétude face à ses deux provinces
sécessionnistes. Moscou, de son côté, dénonçait un précédent dangereux
qui ouvrait la boîte de Pandore, en particulier au Sud-Caucase.
Aujourd’hui, Moscou prend enfin sa revanche sur l’année 1999, lorsque
Belgrade était bombardée par l’aviation américaine au grand dam de
Russes qui se sentaient directement atteints. L’indépendance du Kosovo,
proclamée le 17 février, a marqué une rupture ouvrant une voie royale à
la Russie. Le Kremlin s’inscrit désormais dans une logique
«humanitaire» : il est venu à la rescousse du peuple ossète victime
d’un «génocide» de la part de Tbilissi, à la mesure de celui qu’ont
subi les Bosniaques à Srebrenica. Son instigateur, Mikhaïl Saakachvili,
devrait, selon le Kremlin, à l’instar de Radovan Karadzic dont on
découvre incidemment à Moscou la culpabilité, rendre des comptes devant
un tribunal international. Terrible retour de l’histoire que le peuple
géorgien, et que dire des Ossètes du Sud, ne méritait certainement pas.
Dernier ouvrage paru :«Moscou face au Caucase : fin de partie ou début d’une «reconquista» impériale ?» in Religion et politique dans le Caucase postsoviétique, sous la direction de Bayram Balci et Raoul Motika. Maisonneuve et Larose, 2007.