VA_050209Valeurs Actuelles

Article de Arnaud Folch publié le 5 février 2009

C’est cette semaine que Besancenot va lancer le Nouveau Parti anticapitaliste. Objectif : rendre plus “présentable” l’idéologie trotskiste. Laquelle, en réalité, n’a rien à envier au stalinisme. Enquête.


La dictature est indispensable à la Révolution. Qui veut la fin ne peut répudier les moyens ; « La terreur rouge n’est que l’arme employée contre une classe vouée à périr » ; « C’est la guillotine, cette remarquable invention de la grande Révolution française, qui a pour avantage de raccourcir un homme d’une tête, qui sera prête pour nos ennemis » : de qui ces appels enflammés à la “dictature”, à la “terreur” et au tranchage de cous ? De Lev Davidovitch Bronstein, dit Léon Trotski. Nul doute qu’Olivier Besancenot oubliera” d’y faire référence à l’occasion du congrès fondateur de son Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) des 6, 7 et 8 février à la Plaine-Saint-Denis.

Disciple revendiqué du fondateur de l’Armée rouge et de la Pravda, Besancenot feint, en effet, de l’ignorer : si l’Histoire a réservé à Trotski l’image du “gentil” par opposition au “méchantStaline, il existe, en réalité, bien peu de divergences entre les deux hommes.

Lesquels n’ont fait, principalement, que se disputer le pouvoir soviétique. Victime du stalinisme, Trotski s’est retrouvé, d’un coup, blanchi de ses propres crimes. Son assassinat au Mexique, en 1940, à coups de pic à glace achevant de construire sa (fausse) légende…

« Telle est bien la supériorité pratique du trotskisme sur les autres totalitarismes qui ensanglantèrent le XXe siècle : passer aux yeux de tous pour une idéologie antitotalitaire tout en ne reniant rien du bilan de son fondateur, sans lequel l’URSS de Lénine et Staline n’aurait peut-être jamais été ce qu’elle fut : un empire de terreur et de déportation, bâti sur le martyre de 70 millions de victimes», écrivions- nous en mars 2002 dans le cadre d’un dossier consacré au passé trotskiste de Lionel Jospin – auquel médias et classes politiques reprochaient alors bien plus ses silences que son engagement lui-même…

Idéologie politiquement correcte, s’il en est, la famille de pensée héritière de celui qui fut aussi l’initiateur des premiers camps de concentration soviétiques souffrait cependant, jusqu’à ces dernières années, d’un double handicap : sa “ringardise” et ses divisions. Grâce à Besancenot, voilà les trotskistes aujourd’hui devenus modernes et “unitaires”. Au moins en surface…

Mentor du jeune postier, Alain Krivine (qui appelait en 1974 les Français à sortir de la légalité pour s’organiser en « comités rouges » !) ne s’était pas trompé de poulain en le propulsant dès son adhésion, en 1988, au bureau national des Jeunesses communistes révolutionnaires (JCR), le mouvement jeune de la LCR. Alors âgé de… 15 ans, celui qui fit ses premières armes à SOS Racisme ne manquait déjà ni de culot ni de bagout.

Sous le “blaze” (nom de code en langage révolutionnaire) de “Lucien”, il est pris en main par l’appareil du parti, dont il devient rapidement l’un des militants les plus zélés. Séduite par sa bouille ronde aux faux airs de Tintin, son vélo de facteur et son apparent franc-parler, la France de gauche le découvrira en 2005 lors de la campagne pour le référendum sur la Constitution européenne, puis, l’année suivante, lors des manifestations anti-CPE. Bobos et ultras tombent sous le charme : après ses 4,1 % à la présidentielle de 2007, il figure, avec 60 % de bonnes opinions, dans le peloton de tête des personnalités politiques préférées des Français, qui le désignent aussi “meilleur opposant à Nicolas Sarkozy”.

« Son image, note Jérôme Fourquet, du département opinion de l’Ifop, est celle d’un candidat sincère et convaincu mais ne faisant pas partie de l’establishment politique et du cercle des politiciens professionnels.» Jusqu’alors englué dans ses références incompréhensibles et surannées à la IVe Internationale ainsi que dans ses interminables bisbilles entre “partis frères”, le trotskisme s’est trouvé un leader collant à son époque. Besancenot étant “tendance”, sa famille politique l’est devenue.

Pour ce courant de pensée, qui a fait depuis cinquante ans de l’entrisme et de l’action souterraine sa marque de fabrique, passer si vite des AG clandestines aux sunlights des plateaux télé (jusque chez Michel Drucker !) constitue rien de moins qu’une… révolution.Spécialiste des mouvements extrémistes en France, Christophe Bourseiller, même s’il ne croit pas à une « franc-maçonnerie trotskiste » le rappelle : ses « réseaux d’amitiés » ont toujours été particulièrement influents « dans le journalisme ou les secteurs culturels », en particulier dans l’édition et le… polar. À ces très efficaces réseaux s’ajoute désormais une figure de proue médiatique : cela suffira- t-il, comme l’espère Nicolas Sarkozy,à faire jouer à Besancenot auprès de la gauche le rôle que Jean-Marie Le Pen a joué à droite au cours des vingt-cinq dernières années ? Le pari est risqué.

D’abord parce que, contrairement à la droite parlementaire, et à son refus de toute alliance avec le FN, les partis de gauche institutionnelle n’ont jamais dressé de “cordon sanitaire” autour de la nébuleuse trotskiste (avec laquelle nombre d’accords locaux ont déjà été conclus). Crise économique et anticapitalisme aidant, Martine Aubry prône des « discussions », Marie- George Buffet «tend la main», Jean-Luc Mélenchon en appelle à des    « listes communes », les Verts au « rassemblement ». Ensuite, et peut-être surtout, parce qu’au-delà de la tactique et des calculs politiques, les idées défendues par Besancenot et les siens, si elles irriguent la gauche tout entière, risquent fort d’imprégner le pays tout entier. « Jouer avec Besancenot, c’est jouer avec le feu », résume le député UMP Lionnel Luca.

Il suffit, pour s’en convaincre, de s’intéresser aux programmes des partis trotskistes. Pourtant considéré comme le plus “ouvert” de tous par Christophe Bourseiller, voilà, entre autres, ce que propose le parti de la LCR, future colonne vertébrale du NPA : interdiction des licenciements (mais alors, comment convaincre un patron d’embaucher ?), nationalisation des grandes entreprises (mais avec quel argent ?), interdiction des “productions inutiles et dangereuses” tel l’armement, la chimie et le nucléaire (mais avec quel avenir pour ses salariés et quelles conséquences pour notre indépendance énergétique ?), interdiction des expulsions pour loyers impayés (mais comment convaincre les locataires indélicats de payer et les propriétaires de louer ?), régularisation de tous les sans-papiers (mais comment éviter un formidable appel d’air ?), suppression des fichiers informatiques de police (mais comment confondre un pédophile récidiviste?), dépénalisation de toutes les drogues, y compris les “dures(mais comment empêcher leur propagation ?), etc.

« Si ces recettes étaient appliquées, on assisterait, en quelques semaines, à l’effondrement de notre économie et, assez rapidement, à la remise en question de nos libertés», dénonçait, dans nos colonnes, l’ex-socialiste Jean-Marie Bockel, président de Gauche moderne (Valeurs actuelles du 17 juillet 2008). Hormis celui-ci, et quelques (rares) autres, c’est pourtant un assourdissant silence qui a accueilli la percée médiatique de Besancenot, toujours, ou presque, jugé sur la forme. Et jamais sur le fond.

Pour Besancenot, Che Guevara est un rebelle “épris de justice

Toute proportion gardée, il n’y a pas loin entre la “cheguevaramania” et la “besancenotmania”. Élevé au rang d’intouchable icône, l’ancien révolutionnaire castriste, dont l’effigie orne la chambre et les tee-shirts de millions d’adolescents dans le monde, est, dans la réalité, très éloigné de l’image romantique et libertaire qu’il incarne.Dans le livre qu’il lui a consacré il y a un an, Che Guevara, une braise qui brûle encore (Mille et Une Nuits), Besancenot a lui-même participé à cette imposture, dressant le portrait d’un rebelle «épris de justice »,combattant d’« un communisme à visage humain ». Vantant « l’idéal fraternel » de celui qui déclarait le 11 décembre 1964 à la tribune des Nations unies : « Nous avons fait fusiller, nous fusillons et nous continuerons de fusiller tant que ce sera nécessaire », Besancenot écrit, pensant très fort à sa propre statue : « Pour le Che, la compréhension du socialisme ne peut se réaliser qu’à l’échelle personnelle, au plus proche des préoccupations intimes de chaque exploité. »

Initié par de jeunes adhérents du CNI, le site www.le-vrai-che.com publie un entretien avec le célèbre dissident cubain Jacobo Machover qui rétablit la vérité,rappelant notamment le rôle de Guevara à la tête de la forteresse de la Cabana et du tribunal révolutionnaire « chargé d’envoyer à la mort […] la plupart des accusés, jugés en quelques minutes ». Une autre interview à charge de Stéphane Courtois, l’auteur du Livre noir du communisme (Robert Laffont), sera prochainement mise en ligne. Mais que pèsent les faits, aussi avérés soient-ils, au regard de l’idolâtrie et des complicités ambiantes ? La question vaut pour Guevara comme pour Besancenot.

Le moindre des paradoxes n’étant pas que c’est sur sa… gauche que le jeune facteur doit affronter, aujourd’hui, les plus grandes suspicions. Un document inédit, dont Valeurs actuelles s’est procuré la copie, en témoigne : lors de son dernier congrès du 13 octobre 2008 (organisé dans un lieu tenu secret !), Lutte ouvrière, l’autre “grand” parti trotskiste (avec le Parti ouvrier indépendant de Gérard Schivardi, qui a succédé au Parti des travailleurs), a fait le procès de la “modernité” affichée par le jeune postier, crédité de 7% aux européennes. Dénonçant « l’abandon du programme trotskyste [avec un y] de la LCR », le parti d’Arlette Laguiller dresse à regret ce constat,consigné sur procès-verbal : «Pour Olivier Besancenot, Trotsky, c’est le passé, et le révolutionnaire auquel il se réfère le plus volontiers, c’est le tiers-mondiste Che Guevara. »

Dans une lettre, publiée sur leur site, adressée de sa prison à Marc Guétier, responsable du journal le Bolchevik (se référant à la IVe Internationale), l’ex-terroriste d’Action directe, Jean- Marc Rouillan, qui a annoncé son intention de rejoindre le NPA, fait, lui aussi, part de ses doutes : «Non, écrit-il, le NPA n’est pas social-démocrate (mais il peut le devenir) ; non, il n’a pas abandonné l’idée communiste (mais il peut le faire) ; non, il n’a pas abandonné l’internationalisme (mais là encore, il peut le faire)… Oui, tout cela peut arriver si la tendance pour un positionnement de classe est marginalisée et défaite. »

Qu’importe à Besancenot : ce n’est pas chez les trotskistes purs et durs que se trouvent aujourd’hui les gros bataillons de ses électeurs. Mais dans le camp des naïfs et des ignorants. Ceux que Lénine surnommait les « idiots utiles ».