France_r_gionsLes Identitaires

Article de Philippe Vardon publié le 5 mars 2009


Dans un billet publié la semaine dernière dans le Figaro* ou encore il y a deux jours dans l’émission Ҫa se dispute **, l’excellent Eric Zemmour salue les travaux de la Commission Balladur (ou quand la République est une immense machine à recycler…) sur la réforme des collectivités territoriales en évoquant le déclin des Régions, si ce n’est en fait leur mort.


Dans cet article il est question de chef-lieu, de circonscription administrative, de cheval, d’automobile et de TGV… mais nulle part d’identité.

Car la région, en tant que siège d’une des parties constituantes de notre identité, n’est pas une invention des « modernes » mais tout au contraire une réalité ancestrale. L’enracinement local tient plus des Anciens que des Modernes, et pour paraphraser Dominique Venner je dirais que la région n’est pas le passé, mais ce qui ne passe pas.  La majorité des provinces existaient avant la France, et existeront peut-être après elle. D’ailleurs la France telle que nous la concevons aujourd’hui n’est-elle pas une province qui a su en agglomérer – ou conquérir – d’autres ?

On ne peut poser sur cette question uniquement un regard de politologue ou de spécialiste du Droit constitutionnel. Il est primordial de s’attacher à l’Histoire et – pour faire plaisir à Eric Zemmour – en l’espèce à l’histoire de France. Malheureusement, il semble que sur cette question ce dernier fasse démarrer le calendrier en 1789, si ce n’est en 1982 avec le premier acte de la décentralisation…

Finalement pour Zemmour tout est bien qui finit bien, le TGV et Balladur auront donc eu raison de la Région. J’en profite d’ailleurs pour lui signaler que dans mes contrées nous sommes toujours à 5h30 de train de Paris-Babylone et que je ne suis pas certain que ce soit réellement un mal au fond… Emboitant le pas à Jean-Marie Le Pen, Eric Zemmour semble se féliciter que la Région soit sur le point de perdre sa compétence générale. Ainsi la Région se verrait désormais cantonnée à quelques secteurs bien définis. Adieu esprit d’initiative, énergies locales, sans parler d’une légère (très légère) idée d’autonomie…

Bah, que voulez-vous ? Aujourd’hui les facs et même les enfants doivent être autonomes, mais les régions pensez donc ! Je me permets d’évoquer ici la position de Jean-Marie Le Pen et du FN car j’ai été consterné par leur (les Le Pen, père et fille, et Bruno Gollnisch) audition devant la Commission Balladur, croisée à une heure où de tels programmes devraient être interdits sur LCP. Hormis une longue litanie sur le mode de scrutin (électoralisme quand tu nous tiens), sur lequel il y aurait évidemment des choses à redire, nous avons eu droit à une défense passionnée du département par Bruno Gollnisch. Si on passe sur l’étrangeté qu’il y a pour un nationaliste « vintage » comme l’on présente généralement M. Gollnisch (en particulier pour l’opposer à la moderniste Marine) à encenser cette création artificielle de la Révolution française, on peut surtout se demander quelle schizophrénie peut amener à défendre avec autant de ferveur le seul échelon où justement le Front National n’est pas du tout représenté. Quitte à vouloir jouer la carte électoraliste à plein pot, un peu de cynisme (et donc de défense de la Région, où le FN a encore quelques élus) ne serait peut-être pas de trop.


Mais revenons-en à l’article d’Eric Zemmour. Celui-ci nous dit que les populations locales ne se sont jamais attachées à la Région, mais davantage à la commune ou au département. Admettons. Mais qu’en est-il des régions ? Des régions sans cette majuscule qui transforme une réalité territoriale et identitaire en institution bureaucratique. S’il est effectivement difficile d’éprouver un quelconque attachement pour la PACA, peut-on en revanche dire qu’à Marignane on se sent davantage « bouchesdurhonien » que Provençal ?

Mais finalement voici peut-être un point de convergence : la Région issue de la « décentralisation », qui n’est qu’un réformisme jacobin, est peut être mal en point. Mais les patries charnelles – qu’on les nomme régions, provinces, pays – sont loin d’être mortes.

D’ailleurs ce n’est pas un hasard si les conclusions les moins contestées de la Commission Balladur sont les réunifications de la Bretagne et de la Normandie. On se trouve là bien loin du charabia administratif, en rendant tout simplement à ces deux petites patries leur intégrité. Reste à leur confier une part de souveraineté politique pour enfin rompre avec le centralisme étouffant… Mais je sais que là je vais bien trop loin pour le souverainiste Zemmour. Non pas que je considère que s’attacher à la souveraineté soit une tare, mais de la même façon que je me reconnais trois niveaux d’identité (local, national, civilisationnel) je considère que la souveraineté doit s’entendre à chacune de ces échelles. Je ne défends donc pas LA souveraineté mais LES souverainetés – régionale, nationale et européenne – organisées selon le principe de subsidiarité.


Un observateur lucide de la vie politique comme Eric Zemmour ne pourra pas éviter de constater qu’il existe actuellement un renouveau régionaliste – ou plus exactement localiste – qui est en quelque sorte la réponse autochtone au communautarisme immigré. Là où le régionalisme des années 60 et 70 prenait plutôt ancrage à gauche, avec de nets accents tiers-mondistes, le localisme séduit les droites alternatives et se veut euro-centré. Cette nouvelle droite (sans jeu de mots) est à la fois favorable au petit capitalisme de l’entreprenariat familial et local et séduite par les thèses de la décroissance, et dans un même élan elle conjugue la défense des identités et libertés locales avec la volonté d’une Europe de la défense. Tout comme de plus en plus d’immigrés ne peuvent pas se reconnaître dans la France parce qu’au fond… ils ne sont pas Français (héritage) et ne veulent pas l’être (volonté), des « souchiens » peinent à se reconnaître dans la France de Sarkozy et Thuram. Prenant acte que « la France d’après » c’est surtout « après la France ».

Communautarisme immigré et localisme autochtone viennent contredire le patriotisme républicain qui sépare encore des gens comme Zemmour, Soral ou même Max Gallo de notre patriotisme enraciné. La République est entrée dans sa phase terminale, accomplissant sa transition du citoyen français indifférencié au citoyen du monde métissé.


À côté, ou en surplus, de ce localisme-régionalisme des racines existe aussi un localisme de raison. De plus en plus nombreux sont ceux qui – parfois même sans se reconnaître d’attaches locales si profondes – se rendant compte de la truanderie démocratique que nous subissons, recentrent leurs efforts là où ils ont encore la possibilité d’agir réellement, de parler en direct à leurs compatriotes et même (si, si) d’être élus.

Ce dernier exemple suffit à démontrer que, le plus souvent, les localistes ne détestent pas la France. Tout au contraire c’est un peu de cette France des terroirs et des clochers qu’ils entendent défendre là où ils sont, là où ils le peuvent. Ce n’est pas le localisme ou le régionalisme qui déconstruisent la France, c’est son déclin – en tous cas sous sa forme d’Etat-nation République – qui redonne vigueur aux considérations locales. Peut-être pour son plus grand bien…

Au final Eric, défendre cette France que je crois que vous aimez profondément, cela passe aujourd’hui par la défense de ses régions (et certainement aussi la défense de la Région dont le véritable échec est sans doute dans le fait de ne recouvrir que rarement des réalités historiques et culturelles) et – je sais que cela sera encore plus dur à vous faire avaler – par la défense de l’Europe. Pas celle de Bruxelles je vous l’accorde, mais celle d’Athènes et de Rome, des Thermopyles et de Lépante.

Niçois, Français et Européen. Ni plus, ni moins.

* http://ericzemmour.blogspot.com/2009/02/le-declin-des-regions.html
** http://ericzemmour.blogspot.com/2009/03/eric-zemmour-dans-ca-se-dispute-le-28.html