Raufer

Valeurs Actuelles

Article de Xavier Raufer, directeur des études du département de recherche sur les menaces criminelles contemporaines à l'université Paris-II publié le 26 février 2009

Comment gouverner un pays où il existe 246 variétés de fromage ? a dit un jour le général de Gaulle. L’image, bien sûr, symbolisait une France anarchique, incapable de s’accorder sur rien. S’il revenait aujourd’hui à la vie, le Général serait abasourdi de voir qu’au contraire, dans les médias et la classe politique, règne une grisante unanimité autour d’un maître mot séduisant, celui de diversité.

De fait, le terme attire : qui n’apprécie la diversité dans tous les domaines de l’existence ? Mais devant une si touchante unanimité, le criminologue qui, par profession, connaît la méchanceté du monde, se doit malgré tout de doucher un peu l’euphorie ambiante.

D’abord, il se souvient d’une folie analogue pour un autre mot talisman : mondialisation. Il songe aux années 1990, quand on nous la présentait comme le palais de Dame Tartine : les pauvres plus riches ! Les riches, toujours autant ! La paix et la prospérité dans un monde apaisé et ouvert.

Depuis, le criminologue n’a plus été confronté qu’à la face criminelle de la mondialisation – terreur mondialisée (Ben Laden), flux criminels sans frontières (êtres humains, stupéfiants, armes…).

Ensuite, le criminologue constate que, désormais appliqué à tout propos, le sacro-saint principe de précaution est absolument ignoré quand il s’agit de la diversité. À ce jour, de fait, aucun grand média, pas plus qu’aucun dirigeant politique, n’a énoncé à ce propos la plus légère nuance ni émis le moindre bémol.

Cette quasi-eucharistie, cette soudaineté (la référence à la diversité est apparue brutalement dans les médias voici quelques années, pas un mot avant, un déluge ensuite) poussent au doute : et si l’on était passé en douce d’informer à conformer ? Si cette formule magique provenait d’un de ces “ateliers sémantiques” « chargés, dit Jean-Claude Michéa1, d’imposer au grand public, à travers le contrôle des médias, l’usage des mots les plus conformes aux besoins des classes dirigeantes » ?

Enfin et surtout, appliquer à l’idée de diversité le plus basique principe de précaution révèle sa face obscure qui porte le nom, certes moins chatoyant, d’hétérogénéité sociale. En deux mots : une société humaine peut être homogène (Japon, Sicile, Albanie) ou hétéro­gène (Brésil, Afrique du Sud, grandes métropoles européennes), pour ne prendre ici que des archétypes. Ces deux formes de société ont des criminalités différentes : les homogènes, de discrètes mais dangereuses mafias ; les hétérogènes, la violence so­ciale et des taux de criminalité énormes.

En Afrique du Sud (50 mil­lions d’habitants), en 2008, on comptait 18 500 homi­cides et 240 000 cambrio­lages chez des particuliers ; peu d’arrestations, encore moins de condamnations. Au Brésil (190 millions d’habitants), quelque 55 000 homicides chaque année (150 par jour) et le record mondial des assassinats par arme à feu, dont dix-sept millions circulent sans contrôle dans le pays. Au total, 30 homicides pour 100 000 habitants au Brésil (7 pour 100 000 “seulement” aux États-Unis).

Qui plus est, cette criminalité est gravement inégali­taire, les pauvres en étant les grandes victimes : « Dans les lieux touristiques de Rio de Janeiro (Copacabana, Ipanema), le taux d’homicides est de 5 pour 100 000 personnes, ana­logue à celui des villes les plus sûres d’Europe, tandis que dans des favelas, distantes d’à peine deux kilomètres, ce taux bondit à 150 pour 100 000 »

2. Victimes et meurtriers ont un profil analogue : 90 % d’hommes, 40 % de moins de 25 ans, deux tiers de Noirs, tous défavorisés.

À Rio de Janeiro, en décembre 2006, les bandes armées du gang Commando rouge attaquent vingt commissariats de police (grenades, armes automatiques). Des quartiers riches sont pillés, six autobus assaillis et leurs passagers dépouillés. L’un des bus est incendié, sept de ses passagers meurent brûlés vifs. Au total, ce jour-là, vingt et un assassinats, dont deux de policiers.

Chouchou des médias comme des pontifes de Davos, le Brésil est aussi – de ce fait ? – l’un des plus inégalitaires et injustes au monde : « Le Brésil a un système de classes pire encore que le pire de la Grande-Bretagne. Non seulement 10 % de la population brési­lienne possède 80 % de la richesse nationale, mais nul mouvement n’existe entre les classes. Tout est fixe, tout reste à la même place, les pauvres dans leurs favelas ghettos et les riches dans leurs résidences forteresses bien gardées »

3. C’est là que le principe de précaution, ignoré par les médias comme par les dirigeants politiques, aurait vraiment dû jouer. Car les sciences criminelles ont de longue date établi un lien inverse et fort entre le contrôle social (les habitants d’un quartier se connaissent et se font confiance) et la criminalité. Dans un récent sondage World Values Survey commandé par l’Onu, la formule “Je fais confiance à la plupart des gens” donne de 58 à 67 % de oui dans les pays scandinaves (criminalité minime) et… 3 % au Brésil. Cette méfiance générale, cette absence de lien social, cette lutte de tous contre tous portent le nom plus brutal de loi de la jungle.

L’effet de la diversité sur la solidarité – donc, par ricochet, sur la criminalité – a donné lieu à maints travaux scientifiques de centres de recherche d’universités prestigieuses, notamment américaines : Harvard (économie), Notre-Dame (Indiana), université de Californie à San Diego et Santa Cruz (sociologie). Dans le champ social, ces études montrent que la diversité mal dosée peut aggraver l’égoïsme et le refus de solidarité. Ainsi, aux États-Unis :

plus une ville est hétérogène et plus les dépenses so­ciales ou d’infrastructures (éducation, propreté, travaux publics, etc.) y sont basses ;
dans une congrégation A, les dons baissent à mesure où s’installent de nouveaux venus d’origine B ;
dans une ville, l’appui aux dépenses so­ciales est directement lié au nombre de récipiendaires de même origine que le sondé.

Le tableau est donc contrasté et dans divers pays vantés pour leur diversité, le social et la sécurité des citoyens sont sinistrés – ce, dans un monde où nul n’échappe aux influences sociales, les meilleures ou les pires, venues d’ailleurs.

De ce fait, on comprend mal l’enthousiasme débridé et sans nuance des médias, ou de personnalités supposées sociales, ou de gauche – pis encore, de syndicalistes. On s’explique mal leur ignorance, ou leur indifférence, face à des risques criminels manifestement liés à la diversité.

De même – quittons ici les sciences sociales ou criminel­les pour le bon sens et la simple logique –, on comprend mal comment certains médias et politiciens peuvent, les jours pairs, vanter la diversité et les jours impairs, le métissage. Vanter la diversité ou bien le métissage n’appelle bien sûr nulle critique – mais ces deux concepts sont quand même précisément contradictoires.

Méfiance, par conséquent, devant les enthousiasmes irréfléchis et imprudents. La planète financière souffrira durablement, et nous avec, d’un massif oubli du crime qui seul aura permis à Madoff et à ses épigones d’agir. La planète sociale serait bien inspirée de ne pas renouveler l’erreur.

(1) L’Empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale, Climats, 2007, 19 euros.
(2) Country Profile, United Nations Office on Drugs and Crime, Regional Office Brazil, 2005.
(3) Gangs, de Ross Kemp, Penguin Books, Londres, 2008.

Sur Internet : www.xavier-raufer.com.