pilulesLes Identitaires

Article de Louise Demory publié le 23 mars 2009


Plus on parle d’identité moins on parle d’identité. Voila l’idée. Dans la presse, tous les jours, le mot identité ressort à toutes les sauces. Les identités bafouées par la République, les identités niées par la société, sans oublier de stigmatiser les gens qui vivent ici, car ce sont eux qui ne sont pas tolérants.

On parle aussi beaucoup de solidarité : la semaine dernière, c’était contre le Sida qu’il fallait se mobiliser. On harcèle sans cesse les gens pour qu’ils se sentent forcés de raquer quelques euros moyennant réduction d’impôts alors qu’on aperçoit à peine la vieille mendiante, qui ressemble à votre grand-mère au feu rouge en espérant très très fort que ce foutu feu passe au vert avant qu’elle n’atteigne votre fenêtre.

On fait notre diagnostic : nous sommes ignorants, bêtes et méchants. Comme cela n’est évidemment pas vrai, on nous le dit, comme un homme abusif convainc sa proie qu’elle est en faute. On leur ment : en lisant l’entretien consacré à Rokaya Diallo en bonne place dans un libé de la semaine passée où elle fait croire que souvent on lui dit « oh comme tu parles bien français » ou alors qu’on lui fait remarquer qu’il fait chaud mais que pour elle c’est « plus simple a supporter : elle a l’habitude ».

Oui, les gens bêtement, s’imaginent qu’un noir avec une tête d’Africain vient d’Afrique.
Alors qu’enfin, elle est française, cela se voit comme le pif au milieu du visage nom d’une pipe ! Autant française que vous et moi, même plus, vu qu’elle se bat au quotidien pour sa francité.

Qu’est-ce qu’on veut nous faire gober ? Qu’elle est française ? Soit. Mais de où en France ? Et bien c’est une enfant de la République, une fille de la patrie des Droits de l’Homme. Mais alors, nous, qui ne venons de nulle part ailleurs que du Berry, du Nord, de Bretagne, qui sommes-nous enfin ? Puisqu’être français c’est n’être qu’une plèbe informe mais démocrate. Être de France, c’est être voltairien, rousseauiste ou pourquoi pas gaulliste ou sarkozyste, tant qu’on y est.

Pourtant la République c’est avant tout la négation des particularismes, être républicain c’est accepter la tabula rasa de tout ce qui constitue les identités. La République ne fleurit que sur la sépulture des particularismes identitaires.

Elle ne peut croître sur un territoire d’identités fédérées car l’identité gène la République.


L’identité repose sur les traditions autant que sur les hommes, sur l’empirique autant que sur la réflexion tandis que la République repose sur une mythologie fantasmée. Car, en somme, cette madame Rokaya est très française, parce que bonne élève de la République et que nous, chouchous, enfants gâtés de ce pays, nous en sommes les disgracieux.

Si l’on suit le raisonnement de cette personne, mais également, dans un consensus général, de la presse, des classes dirigeantes et du politique, rien ne nous autorise à nous sentir plus chez nous, qu’elle.

Ce sens de l’histoire, celui que l’on suit, consiste en cela que « chez nous » n’est plus tant chez nous que cela, « chez nous » ne signifie plus rien, ne comporte aucun corollaire spécifique et au contraire recouvre un principe archaïque, désuet, voir ringard.

Ce faisant, il faudra nous retirer nos patronymes, trop marqués.
Portons des numéros. Il faudra aussi que nous cessions de parler avec un accent ou encore que nous abandonnions les quelques mots de patois qu’il nous reste encore dans notre vocabulaire. Il faudra aussi que nous changions nos habitudes alimentaires. Fini les localismes réducteurs, les viandes et les fromages qui vont avec. Nourrissons-nous de pilules.

Même si la sinistrose nous envahit tous, chaque jour un peu plus, en pieuvre féroce et aveugle. Même si la haine est un engrais puissant. Même s’il est dur de ne pas considérer le monde tel que la diabolique psyché du système le montre. Même s’il n’est pas aisé de voir le monde tel qu’il est et surtout de constater qu’il ne ressemble en rien au monde qui nous a vu naître, il faut avoir le courage de dire, de sentir, de se battre pour sentir qu’ici c’est chez nous.