Sarko_miroirValeurs Actuelles

Par Eugène de Rastignac publié le 18 juin 2009

L’aile du Midi s’y prépare déjà,mon cousin.Les buis du parterre sont en rang serré, les graviers parfaitement ordonnés, et l’eau des fontaines fait entendre sa plus belle musique.
Le bureau du président du Congrès s’éveille après des mois de torpeur. Les aigles du tapis des cohortes semblent prêts à s’envoler.Les carreaux noirs et blancs de la galerie des bustes, les visages de marbre des figures de la Révolution et de l’Empire s’impatientent d’entendre rouler les tambours qui accompagneront le pas lent et solennel du président de l’Assemblée rejoignant l’hémicycle.

L’esprit des lieux,ici,est irrésistible.Tout plaît et tout flatte. Je ne puis vous dire, au moment où je vous écris, si Martial Kropoly aura passé son dimanche à travailler au petit pavillon de chasse qui cache ses charmes au fond du parc du château et que l’on appelle la Lanterne;mais je sais déjà qu’il rejoindra la tribune qui surplombe l’hémicycle où se réunissent les parlementaires de l’Assemblée nationale et du Sénat, avec un plaisir jubilatoire : celui d’ajouter un nouveau chapitre à son existence qu’il voudrait plus trépidante que les romans de Walter Scott et plus éclatante que le sacre de Napoléon.

Vous connaissez l’histoire de l’Empereur se rendant à Notre-Dame en costume de sacre et confiant à l’un de ses frères : « Si papa nous voyait. » Le chef de l’État se plaît à montrer la même ironique distance avec le prestige des princes.N’y voyez là qu’une banale afféterie, mon cousin,Martial Kropoly aime Versailles, le canal vaste comme une mer et le parc grand comme un pays.

Il n’y voit pas comme M. de Montauran le signe de son lien étroit avec les rois qui ont fait la France, mais plutôt un magnifique arrière-plan où afficher ses succès. Nous le vîmes, dès après son élection au Château, demander à François du Falard de lui laisser le pavillon de la Lanterne. Dans les premières semaines de son règne, il est venu (accompagné de quelques gazetiers) marcher seul, le cou tordu, pour admirer la voûte de Charles Le Brun dans la galerie des Glaces. Le soir de son mariage avec Tullia, les quelques invités furent reçus à la Lanterne et les promeneurs se souviennent encore du jeune couple arpentant les allés des jardins et venant au petit matin s’asseoir, étrange cornet à l’oreille, à la table de la charmante auberge qui borde le Grand Canal.

À Paris, les conseillers préparent arguments et démonstrations, introduction et prosopopée pour un discours que Martial Kropoly fera relier plein cuir. Il y méditera, sans doute, sur le temps des moissons qui succédera forcément à la disette, un temps nouveau sans agent de change irresponsable, sans escroc de grands chemins installés à la Bourse de la Nouvelle Amérique, sans capitaine d’industrie capable de renvoyer des centaines d’ouvriers pour que le titre grimpe à la corbeille.

Il embouchera le clairon de l’espoir qui succédera forcément aux tambours des temps difficiles.Ce sera puissant et généreux,mais c’est autre chose, pourtant,qui meublera les salons de son esprit.Ce qu’il fait avec brio,sa vraie passion,ce en quoi il n’a,pour le moment, point de rival. Je veux parler de cette mystérieuse arithmétique que d’autres appellent élection.En discourant,il songera aux jacobins plus dépités les uns que les autres: auront-ils enfin décidé s’ils acceptent de l’écouter ?    Il jettera un oeil sur les rares orléanistes qui quittent leur chef comme on s’enfuit d’une forêt en flammes.Après avoir parlé, il entendra Rodolphe Castanier l’applaudir et le féliciter…

Ce ne fut pas Arcole, certes, et nous ne verrons pas ce modeste épisode immortalisé dans le musée de l’Histoire de France, mais je puis vous assurer que c’est à Versailles, au milieu des députés et des sénateurs,que Martial Kropoly fêtera, en lui-même, sa victoire aux élections à la Diète de Strasbourg.

Est-ce un théâtre trop noble pour une si pauvre pièce ? Allons,mon cousin, si l’intrigue vous semble maigre et les comédiens outrés, contentez-vous du décor, il possède tout ce qui leur fait défaut.

Aide-mémoire. Tullia Kropoly : épouse du chef de l’État ; M. de Montauran : ancien chef de l’État jacobin ; François du Falard : premier ministre ; Rodolphe Castanier : chef des députés unionistes à l’Assemblée