WallonieVigile

Article de José Fontaine publié le 3 octobre 2009

La Wallonie est un État fédéré de Belgique de langue française, comme très largement Bruxelles. Bruxellois et Wallons vivent en français depuis 1830 (création de l’Etat belge) et bien avant. Ces deux Régions comptent à elles deux 4,5 millions d’habitants. La frontière qui sépare la Wallonie de la France sur des centaines de kilomètres traverse des populations très nombreuses, aux contacts facilités par la langue, les échanges de toutes sortes, les fêtes, les liens familiaux, tout. Dix, quinze millions de francophones au-dessus de Paris.

Pourtant, en notre paysage intellectuel, hormis nous, ce sont des chercheurs non-français, surtout anglais (au sens large), dont les apports sont seuls décisifs. L’Américain John W.Rooney renouvelle l’étude de la révolution belge.  Le Suédois Höjer est le  meilleur spécialiste de l’histoire parlementaire de 1918 à 1940.  Les Irlandais Horne  et Kramer ont étudié  magistralement les massacres d’août 14 perpétrés principalement dans le pays wallon. Horne est un spécialiste de cette  guerre et des répercussions sur les rapports Wallons/Flamands. L’Anglais Martin Conway  est  le meilleur spécialiste de la collaboration en Wallonie en 1940-1944.  R.Arango est l’auteur d’un livre magistral sur la question royale (1940-1950). Plusieurs de ces chercheurs parlent le français à la perfection.

Martin Conway, Professeur à Cambridge prépare un ouvrage sur la Belgique d’après guerre. L’Encyclopédie hollandaise Elsevier  accorde dans les années 80 à la Wallonie une importance aussi grande qu’à l’Espagne. Les Allemands ont produit énormément sur la Wallonie, par exemple sur les différentes langues régionales. Au plan culturel, l’Américain Philip Mosley analyse la scission du cinéma belge entre cinéma wallon et flamand. Les dictionnaires, encyclopédies, sites internet (etc.), de langue anglaise fourmillent d’informations pertinentes, parfois ignorées des Wallons eux-mêmes, sur les sujets les plus divers

En France ?  Rien. Silence absolu. Ou des études bâclées, fourmillant, elles,  d’erreurs ridicules au point que dans Le Monde le correspondant de la Belgique (un Belge), en viendrait à faire exprès ces erreurs pour coller au pays non pas de qui il parle (Belgique/Wallonie), mais à qui il parle (France). La revue française Hérodote , comme je l’ai déjà dit ici , explique les raisons de ce silence (également dans la littérature, le cinéma, le théâtre, la chanson), par le tabou que constitue, dans la représentation géopolitique de la France, un pays comme la Wallonie (ou la Suisse romande). Voilà des Français, mais hors de l’hexagone. Où peuvent-ils bien être alors ? En nullité, comme dans les histoires suisses ou belges (et ces deux épithètes sont en déjà en elles-mêmes une manière de nous renvoyer dans les ténèbres extérieures). La France est foncièrement incapable de produire elle-même un concept de la Wallonie. Dans l’image qu’elle se fait d’elle et du monde, la Wallonie n’existe que sur le mode du n’être pas comme aurait dit Sartre.

Participant de sa culture, nous en pâtissons. C’est pour sortir la Wallonie du néant auquel la réduit la culture française que nous avons écrit en 1983 un Manifeste pour la culture wallonne. L’Etat belge, en effet, qui a toujours copié la France depuis 1830, copie en ses structures fédérales, la négation de la Wallonie par la France. Il y a bien une Région wallonne, mais l’enseignement est assuré non pas par la Wallonie, mais par une Communauté française chargée de l’enseignement et de la culture. Aux yeux de cette institution, il n’y a pas de culture wallonne et elle use de ses pouvoirs pour l’imposer, tacitement à tout le moins. Or, tout ce que je viens de dire démontre au contraire la forte spécificité de la Wallonie et des Wallons. Coincés entre la Flandre qui nous domine et la France qui nous ignore, nous avons quand même pu dire notre histoire et nos drames, nous avons écrit, filmé, peint, mis en scène l’existence des femmes et des hommes d’ici, leurs corps, leurs paysages. Pensant et souffrant, en nos luttes, un destin difficile de peuple minoritaire et meurtri, nous avons gagné le statut de peuple autonome portant l’embarras de la France à son paroxysme.

A la place des Français, je serais gêné qu’on traite ainsi un peuple voisin, cousin, impossible à ignorer, et auquel – hormis nous – ne s’intéressent seulement, dans le monde, que des non-Français. L’homme libre admet volontiers ce qui est grand et se réjouit que cela puisse exister. La France me fait donc souffrir, car elle gâche ainsi sa grandeur.

Cela me peine autant que le jour où, à Québec, j’observai, au Musée de la civilisation, des gamins de m… français s’esclaffer grossièrement de l’accent québécois des vidéos de présentation en lequel s’exprimaient de grands intellectuels de chez vous, pourtant incomparables témoins de la France en Nouvelle France.