racailleRiposte Laïque

Éditorial de Cyrano publié le 19 février 2010

L'auteur de cet article n'est en rien membre du FN ou d'un autre mouvement de cette famille de pensée politique et il ne partage pas forcément les idées défendues ici.

Dans la rhétorique anti-française, un grand pas supplémentaire vient d’être franchi par le clip rap de trois individus ayant pris pour nom : « Zone d’expression populaire ». Les premières notes révèlent un mélange de musette et de rap : mixité des musiques ; sur la scène commencent à s’activer les trois chanteurs, le dénommé Saïdou Dias du groupe « Ministère des affaires populaires » et deux seniors qui se font appeler Busta Robert et MC Jean-Pierre : mixité des cultures et mixité des générations.

Tout cela semble sympathiquement de bon augure. On déchante vite avec le refrain, entonné d’emblée : « Nique la France et son passé colonialiste, ses odeurs, ses relents, et ses réflexes paternalistes. Nique la France et son histoire impérialiste, ses murs, ses remparts, et ses délires capitalistes ». « Nique la France », c’est le titre de cette charmante bluette, accessible sur Dailymotion depuis fin janvier.

http://www.dailymotion.com/video/xbz3sp_nique-la-france-le-clip_music

Après le refrain, avec le rythme des mélopées propres au rap, les couplets vont se succéder, dans la même veine, par exemple : « tu découvres que tu vis chez les gros cons, les rastos (racistes), qui n’ont jamais enlevé leur costume de colon » ou bien, avec tout autant de délicatesse : « c’que j’en pense de leur identité nationale, de leur Marianne, de leur drapeau, et de leur hymne à deux balles, j’vais pas t’faire un dessin, ça risque d’être indécent, de voir comment j’me torche avec leurs symboles écœurants ».

La France en prend pour son grade. Sont visés « les nazillons » et les « bidochons décomplexés », mais aussi le Français moyen, ce « petit bourgeois, démocrate, républicain, [dont le] pays est puant et raciste et assassin » : rien que ça… Les assauts anti-français vont de pair avec un anti-intellectualisme digne de l’extrême droite la plus rétrograde. Cela donne : « et y’a des intellos, des p’tits fachos à lunettes, des têtes à claques », le couplet se poursuivant par une très élégante attaque ad hominem : « comme la connasse de Fourest, qui propagent et alimentent la haine du musulman et du banlieusard avec leurs discours stigmatisants ».

Je n’ai donné là que quelques morceaux choisis. Le reste est du même tonneau. L’ensemble est abject et l’on est sidéré qu’une telle abjection ait pu être mise en chanson et largement diffusée, sans jusqu’à présent susciter grande réaction. Évidemment, en visionnant cette chose, on commence par jouer au jeu de la transposition et on se demande s’il serait possible d’entendre l’équivalent avec un autre pays : « Nique l’Algérie… » ou une religion : « Nique l’islam, et son histoire expansionniste, ses odeurs, ses relents, et ses réflexes terroristes ».

Mais rapidement l’on se rassure. La crainte d’une condamnation, par fatwa et par l’action de nos vigilants MRAP, Ligue des Droits de l’Homme et tutti quanti, dissuaderait vite le plus téméraire des contempteurs ; étant entendu que la vigilance de nos associations s’avère bien sélective, celles-ci se complaisant dans un silence radio lorsqu’il s’agit de niquer la France…

Mais n’en restons pas à la réaction scandalisée. Les auteurs du brûlot n’en seraient que plus ravis. L’analyse du contenu et de la mise en scène est bien plus intéressante.

Arrêtons-nous d’abord sur l’intention première qui a donné le titre du morceau : « Nique la France ». Dans le travail de légitimation des comportements anti-français de plus en plus fréquents (Marseillaise sifflée, drapeaux tricolores incendiés, jeunes agressés parce que Français « blancs »…), cette chanson arrive à point nommé. Mais non, semble nous dire le truculent ZEP, les anti-français ne sont pas racistes, ils ne font que réagir au racisme de la France ; laquelle est durablement, ontologiquement pourrait-on dire, marquée par son passé colonial. Il nous faudrait comprendre que, à jamais, il y a des victimes – les anti-français de l’intérieur – et des racistes – les dits Français –, et quoi que puissent perpétrer les premiers, en incivisme, en violence, en destruction…, ils sont de toute façon les victimes, et quoi que puissent subir les autres, ils sont de toute façon les responsables.

Il y a là un bel exemple de cet essentialisme qui conduit au racisme le plus pur, mais ZEP n’en a cure. Pour le trio, il convient de montrer que « Nique la France » n’est pas une insulte regrettable de quelques jeunes déboussolés ; « Nique la France » est plus que cela, mieux que cela : c’est un vrai mot d’ordre, parfaitement légitime, et même à promouvoir. La mise en scène ensuite : un « beur » plutôt jeune ; deux « blancs » plutôt vieux (au moins sexagénaires en tout cas). La ficelle est grosse. Mais il est utile de la bien mettre en évidence. Le « Nique la France » ne serait pas l’apanage des jeunes issus de l’immigration africaine. Il s’est trouvé des Français « de souche », de l’ancienne génération qui plus est, pour partager ce même slogan.

Le « Nique la France » voudrait alors se faire passer pour une revendication politique et non la marque d’une hostilité inter-éthnique. On veut nous dire : qui est antiraciste, qui s’oppose à l’impérialisme et aux « délires capitalistes » ne peut qu’être contre la France. Comme si justement le racisme, l’impérialisme, et le capitalisme s’incarnaient totalement, ontologiquement ai-je encore envie de dire, dans ce pays qu’est la France. Que l’argument soit énoncé par des Français « de souche » n’en renforce pas la valeur. S’il est stupide dans la bouche d’un beur, il l’est tout autant exprimé par quiconque.

Quand on les voit se trémousser nos deux retraités gauchistes, MC Jean-Pierre avec son survêtement vert couleur Algérie, eux au premier plan, le jeune Saïd à l’arrière, ricanant, manipulateur ( ?), on ne peut s’empêcher de se demander – avec une certaine compassion, je dois dire – comment deux hommes de cet âge, formés, on l’imagine, à l’école de la République, peuvent en arriver à éructer de pareilles vilénies. D’autant que – mais s’en sont-ils vraiment rendu compte ? –, le parolier leur fait parfois employer un « nous » auto-culpabilisateur. L’un des deux dit ainsi : « le racisme est dans nos souvenirs (…) il est dans nos mémoires ; impossible de s’en défaire ». Tel le pécheur s’auto-flagellant, le vieux papy qui s’est persuadé de son racisme, tente misérablement de se racheter en maltraitant la souche d’où il provient.

Mais un autre registre est également mobilisé pour les besoins de la cause anti-française. Face aux diverses forfaitures de notre pays, la principale étant bien sûr un racisme congénital, le devoir s’impose. La chanson nous en précise les termes : « c’est mon devoir d’insolence, mon devoir d’irrévérence, mon devoir d’impolitesse, mon devoir de résistance ». Le mot est lâché : résistance. Dans une France glauque, nauséabonde, livrée… aux Français, heureusement s’est constituée une résistance. Tels les résistants qui firent face à la barbarie nazie, de nouveaux résistants, anti-racistes cette fois, se sont levés. ZEP aime jouer avec les paradoxes : quand l’ancien résistant résistait à l’occupant, le nouveau s’oppose au national. L’inversion est scélérate, mais l’on n’a que trop compris le but de la manœuvre : conforter les niqueurs de France et troubler un peu plus leurs victimes.

Autre ficelle utilisée : des cibles à géométrie variable. Comme le parolier, on restera volontiers sur ses gardes quand « les nazillons sont lâchés ». Le combat contre le racisme est un noble combat et l’on veut y prendre part. Mais bientôt ce ne sont plus les seuls racistes français qui sont visés, ce sont les Français tout court, quasiment dans leur ensemble – sauf bien sûr les fameux « résistants » – : peu à peu, en effet, sont mis sur la sellette : le « petit socialiste hypocrite » et « manipulateur », les « démocrates, républicains », et évidemment l’ensemble des « beaufs » et « bidochons » que semblent être majoritairement les Français.

Pour amplifier cet effet déstabilisant, la chanson fait varier les pronoms personnels : la 3e personne du pluriel d’abord, par exemple sous-jacente aux« bidochons décomplexés », puis un « tu » pris à partie : « ton pays est puant et raciste et assassin », sachant que ce « tu » est lui-même mis dans la peau d’un « petit-bourgeois démocrate ». Mais subrepticement c’est le « nous » qui finit par arriver : « le racisme est dans nos mémoires » : la parole est prononcé par l’un des deux seniors, je l’ai dit, et nous invite ainsi à un exercice collectif d’expiation. Les articles sont aussi importants : il n’est pas dit qu’autour de nous, il y a « des » gros cons, mais que l’on vit chez « les » gros cons. Le « des » permettrait de différencier selon la réalité des conduites ; le « les » amalgame et accuse définitivement. Les individus malfaisants ne servent que d’appât : c’est bien l’ensemble de la population nationale que ZEP veut prendre dans sa nasse.

Et c’est bien cela qui est recherché : le bloc contre bloc. Les bons fils de l’immigration et leurs alliés antiracistes – des antiracistes qui en l’occurrence ont troqué l’universalisme de la valeur pour la défense inconditionnelle d’un camp – contre « la France » ; une France nécessairement mauvaise, pervertie par un passé puant, qui lui tient à la peau. Il y a de la déclaration de guerre dans cette chanson : une guerre avec ses combattants (ces brûleurs d’écoles et de drapeaux tricolores), ses idéologues bellicistes, ses héros et ses hérauts ; une guerre qu’ils diront peut-être aller dans le sens de l’Histoire, à moins qu’ils n’en fassent une « guerre sainte »...