Afghanistan_4Marianne 2

Article de
Éric Conan publié le 25 juin 2010

Il faut comprendre pourquoi les indécentes bouffonneries des Bleus ont pu être élevées au rang de tragédie nationale : c’est parce que ces mercenaires d’un sport collectif naufragé par l’argent et les enfantillages ont été depuis quelques années abusivement investis de la trop lourde charge de représenter la France que toutes les frustrations nationales, se polarisant sur ces symboles inadéquats, ont hystérisé l’enjeu de la Coupe du Monde. D’où cette sur-réaction, tant face au comportement odieux de ces enfants gâtés qu’au résultat pathétique de leur odyssée.

Le décalage n’est que plus grand avec le sort – l’indifférence et le silence – réservé à ce que fut longtemps l’incarnation de la nation, avant qu’elle ne soit réduite aux évolutions d’un ballon rond sur un écran plat : l’Armée. Un 44ème soldat Français est mort la semaine dernière en Afghanistan : à peine quelques lignes dans les quotidiens, quelques secondes dans les journaux télévisés. « Le brigadier décédé serait un guadeloupéen de 27 ans », avance avec hésitation une presse qui sait nous renseigner avec beaucoup plus de précision sur les secrets de chambrée des Bleus. Pour la quarante-quatrième fois Nicolas Sarkozy a fait part de sa « grande tristesse » et, sur les blogs, les militaires, de moins en moins muets, se désolent en constatant que, passée la dizaine de morts, les corps des soldats français rapatriés chez eux n’intéressent plus guère que ceux (officiers, préfets, ministres) dont c’est le métier de s’émouvoir officiellement dans ces circonstances.

Mais au-delà de l’émotion dérobée, c’est l’absence de débat sur cette présence française en Afghanistan qui surprend, comparé à l’ampleur de la cacophonie sur les enjeux stratégiques considérables d’une vingtaine de post-adolescents habiles sur le gazon pour le moral de la nation. Il y a tout de même plus de 3000 militaires français engagés dans un conflit dont on ne saisit vraiment ni les contours ni les objectifs. Les soldats déjà tombés au nom de la France (c’est du moins ce qu’on leur accorde encore officiellement) et ceux qui restent méritent-ils moins d’attention que les héros qui portent les couleurs de SFR, Carrefour et Adidas ? Au moins les Bleus savaient ce que l’on attendait d’eux, même s’ils n’étaient pas à la hauteur, tandis que les soldats envoyé à Kaboul - qui sont bien obligés, eux, d’être à la hauteur - s’aperçoivent que tout le monde se désintéresse de ce qu’ils peuvent bien faire là-bas.

A quand remonte le dernier débat politique sérieux sur leur mission ? La stratégie française se limite à la participation à un engagement américain dont la finalité semble elle aussi de moins en moins évidente comme en témoigne l’éviction par le Président Obama du Général commandant les troupes américaines en Afghanistan qui s’interrogeait à trop haute voix sur sa propre mission. Le gouvernement français s’explique peu sur notre engagement, mais il faut bien constater que l’opposition, guère plus au clair sur le sujet, ne le lui demande pas… Comme la folie autour des Bleus, le déficit de débat sur l’engagement en Afghanistan est aussi une particularité française en Europe. Les discussions sont vives en Grande-Bretagne et en Allemagne et, au début de l’année, ce sujet a même provoqué une crise gouvernementale et des élections anticipées aux Pays-Bas. Chez nous, politiques et journalistes se désintéressent de cet enjeu à la notable exception de Jean-Dominique Merchet, journaliste à Libération, dont l’excellent livre « Mourir pour l’Afghanistan », (Edition Jacob-Duvernet) - démontrant clairement pourquoi il fallait partir au plus vite - n’a guère provoqué d’état d’âme.

Comme si l’engagement militaire s’était dénationalisé, relevant d’une technique professionnelle comme une autre, avec ses accidents du travail. Seule prise de position officielle notable : la réponse à la revendication des milliers de soldats qui sont passés par l’Afghanistan, qui en sont revenus vivants, et qui demandent le bénéfice de la « campagne double » pour le calcul de leur future pension de retraite. Le gouvernement refuse, pour deux raisons. D’abord, ne pas alourdir les finances publiques en période d’économie. Mais aussi ne pas céder sur la condition permettant l’ouverture de ce droit : admettre que ces soldats ont été engagés dans une « guerre ».

Or Bernard Kouchner l’a encore répété récemment: « Nous ne sommes pas en guerre contre quiconque : nous construisons la paix ». Rien de préoccupant, donc, comparé à l’immense drame national des Bleus.