woerthDavid Desgouilles

Article de David Desgouilles publié le 26 juin 2010

L'auteur de cet article n'est en rien membre du FN ou d'un autre mouvement de cette famille de pensée politique et il ne partage pas forcément les idées défendues ici.

A la fin des années 90 Alain Juppé, avait subi une attaque de la part d’un opposant1 :” Alain Juppé incarne presque physiquement l’impôt”. Il avait alors répondu avec humour “: Peut-être la calvitie ?”.

Cette année, Eric Woerth, qui d’ailleurs se trouve autant dépourvu de cheveux qu’Alain Juppé, nous a asséné cette sentence, qui n’est pas sans rappeler celle dont le maire de Bordeaux fut victime :“Ai-je la tête à couvrir des fraudes fiscales ?”. Ce parallélisme entre le peu d’abondance capillaire et le goût pour les contributions générales devrait interroger philosophes, sociologues et coiffeurs2. On peut espérer que les hommes qui, comme votre serviteur, ont la chance de ne pas connaître le début de la naissance d’une calvitie à l’approche de la quarantaine, ne constituent pas des cibles prioritaires pour les contrôleurs du fisc, auquel cas Jeannette Bougrab, nouvelle présidente de la HALDE, devrait se pencher d’urgence sur cette honteuse discrimination.

Mais redevenons sérieux. Après tout, l’heure est grave. Cette semaine, François Fillon a recyclé la fameuse phrase de François Mitterrand, prononcée sur le parvis de la cathédrale de Nevers, sur l’honneur d’un homme jeté aux chiens, nous signifiant ainsi que son ministre n’était pas loin du suicide, Pierre Bérégovoy étant passé à l’acte dix-sept ans plus tôt. En ce qui me concerne, je n’ai nulle envie, ni même tentation, de discuter de la probité de notre nouveau ministre des affaires sociales. Il est présumé honnête, comme chaque citoyen. Ni plus, ni moins.

En revanche, sa défense m’interroge. Et cela va au delà de cette hilarante réflexion sur sa tête à détester la fraude fiscale.

Eric Woerth nous dit que sa femme a fait HEC, qu’elle a le droit de poursuivre sa carrière et ne pas être handicapée par le fait qu’il est lui-même ministre. Ah bon ? Une vie de couple ne nécessite pas quelques sacrifices professionnels ? Toutes ces femmes qui suivent leurs maris dans leurs diverses mutations et promotions, qui sont obligées de quitter leur emploi pour en trouver un autre ailleurs, Madame Woerth ne peut pas faire comme elles ? Et celles qui sacrifient tout à la carrière de Monsieur et qui s’occupent de leurs enfants alors que leurs études leur auraient permis, après tout, d’en faire une aussi belle ? Parfois, même, ces va-et-vient entre emploi et foyer familial leur valent une retraite beaucoup moins intéressante à cause de certains projets actuels. Message transmis au nouveau ministre du travail. Donc, Madame Woerth pouvait très bien, étant donné le traitement de son ministre du budget de mari, prendre une ou deux années sabbatiques et s’occuper de ses enfants, faire les boutiques, et se consacrer au repos de son guerrier. J’entends déjà au loin une meute de chiennes de garde aboyer contre mon anti-féminisme ainsi révélé, une fois de plus, à la face du monde. Et je donne une autre solution, plus en phase avec notre temps où les femmes ne sont pas décidées à être, à chaque fois, les sacrifiées du couple : qu’est ce qui obligeait Eric Woerth à  accepter de devenir ministre du budget au lieu de préférer l’agriculture, la défense nationale ou l’éducation ? Allons même plus loin et posons nous la question : est-on obligé d’être ministre ?

En ce qui me concerne, je ne vous cache pas que si mon épouse gérait les intérêts de la plus grande fortune de France, la perspective de devenir homme au foyer ne me poserait pas problème. En tout cas saurais-je éviter de fréquenter quelqu’un capable de me nommer ministre du budget. Mais le fait est que le problème ne se pose même pas en ces termes puisque Florence Woerth est entrée dans l’entreprise chargée de veiller sur la fortune Bettencourt après la nomination d’Eric, ce qui prouve d’autant plus qu’il se moque du monde. N’y a t-il pas d’autres missions que son épouse pouvait occuper, nantie de son diplôme de HEC et qui n’ait absolument rien à voir avec les fonctions de son ministre de mari ? Je ne savais pas que cette prestigieuse école n’avait pour seul but que d’apprendre à éviter de payer des impôts.

Monsieur Woerth nous dit que tout est légal, qu’aucun texte de loi n’édicte une telle incompatibilité. Sans blague ? Parce qu’il lui faut une loi pour faire preuve de bon sens ? Existe t-il une loi pour empêcher que la femme du Président de la République présente, par exemple, le journal de 20h d’une chaîne publique ? Non. Viendrait-il à l’idée du couple présidentiel3 d’envisager une telle perspective ? Certainement pas. Parce que c’est faire preuve de bon sens. Parce qu’un léger conflit d’intérêt pourrait être détecté. Je veux bien croire que Monsieur et Madame Woerth ne parlent pas boulot le soir à la maison. C’est aussi le cas dans beaucoup de couples. Mais on ne peut pas empêcher les voisins de causer. Quelqu’un comme le ministre du travail, homme politique d’expérience, devrait le savoir, non ?

Faire preuve de bon sens, donc, c’était de dire à sa femme :”tu peux bien attendre un ou deux ans ; il y aura bien quelques remaniements dont l’un me concernera et qui te permettra de reprendre ta carrière”. Mais Eric Woerth est un grand naïf. Il n’y voyait pas mal. Il n’y voyait aucun conflit d’intérêt. Pensez donc ! Quelqu’un qui ne voit aucun conflit du même genre entre le fait de signer le lundi à Bercy la feuille d’impôt qui va être envoyée à tous les contribuables et le mardi les petits papillons de réductions d’impôts aux donateurs de l’UMP, c’est une personnalité qui ne voit le mal nulle part. Aller le mercredi avec le Président devant les généreux financeurs des campagnes électorales du parti majoritaire, et bosser le jeudi sur le taux d’imposition marginal ou le bouclier fiscal, cela n’a que peu d’importance. Décidément, on voit le mal partout. Monsieur Woerth sait très bien faire la part des choses. Il échange ses casquettes avec la dextérité d’un jongleur du cirque Zavatta4.

En France, depuis 1822, le législateur prévoit notamment un grand principe budgétaire : la séparation des ordonnateurs et des comptables. Certes, il n’est pas question ici d’ordonnateurs ni de comptables. Mais ce principe, qu’un ministre du budget ne doit pas méconnaître, est basé sur l’idée qu’il est déconseillé, dans l’Etat, de se livrer sans cesse à des jonglages de casquettes sans prendre le risque d’être soupçonnable et, dès lors, soupçonné5.

D’où la question, pour conclure : Monsieur Woerth, qui ne voit pas pourquoi il est soupçonné parce qu’il était à la fois ministre des impôts, trésorier de l’UMP et époux de quelqu’un qui gère la plus grande fortune de France, elle-même soupçonnée de fraude6 par son administration, serait-il un peu con ? Ou, plutôt, ne nous prendrait-il pas pour des cons ? Quand on on connaît le CV du bonhomme, on ne peut que se résoudre à privilégier la seconde solution. Et cela fâche d’autant plus. Car, comme le disait l’un de mes maîtres :” Je sais que je suis con, mais je n’aime pas qu’on me le dise !”.

 

  1. Google m’indique qu’il s’agirait de François Hollande pendant la campagne des élections législatives de 1997. Mais Google n’est pas infaillible.
  2. Celui de Jean-Michel Aphatie, surtout.
  3. Ou d’un autre. Ne faisons pas de fixation sur Nicolas Sarkozy.
  4. Ou Bouglione. Pas de favoritisme dans ce billet. Cela ferait mauvais genre.
  5. D’autant plus en 2010 qu’en 1822, à l’heure des journaux 24h/24 et d’Internet.
  6. La fortune. Ni la France, ni Florence.