Orient

Bloc Identitaire

Article de Jean-David Cattin publié le 27 avril 2011

La tendance dans les pays arabes n’est donc pas à l’occidentalisation mais à un retour aux traditions

La mort lente des régimes laïcs en Orient

Il fut un temps où la quasi-totalité des pays musulmans avaient à leur tête des dirigeants qui, s’ils n’étaient pas totalement laïcs, copiaient largement les États européens dans bon nombre de domaines, comme la scolarisation obligatoire ou le statut des femmes. L’exemple le plus représentatif est sans doute Mustapha Kemal Atatürk qui a tenté de mettre la Turquie au niveau des puissances européennes par l’emprunt de leurs progrès techniques et de leur mécanique institutionnelle. Construisant sur les ruines d’un empire ottoman en dépérissement continu, il a doté la Turquie d’un puissant appareil militaire chargé de veiller au respect d’une constitution fortement inspirée par les valeurs de la Révolution Française.

En Egypte, ce mouvement laïc s’est manifesté sous la houlette du lieutenant-colonel Nasser. La junte militaire actuellement au pouvoir en est d’ailleurs l’héritière. Jusqu’à la chute de Saddam Hussein, le parti Baas, dont un des piliers est la laïcité, était au pouvoir en Irak et l’est encore de nos jours en Syrie. L’Iran après avoir été socialiste sous Mossadegh, est tombé sous la coupe du Shah qui exaltait, avec la bienveillance des États-Unis, le passé perse et donc non islamique de son pays. Même l’Afghanistan a connu une période très occidentalisante lorsque le roi Mohammed Zaher Chah était au pouvoir. Les pays musulmans d’Asie centrale, du Caucase et des Balkans étaient sous la domination des communistes. Les seuls pays ayant fait exception à l’époque étaient ceux de la péninsule arabe.

Même si ce n’était que de façon réduite et de manière contrainte, l’Orient a donc déjà été laïc. Il faut toutefois préciser que le syncrétisme laïco-traditionnaliste égyptien, c’est-à-dire l’utilisation par le régime de Nasser de références mêlées à l’époque triomphante de la civilisation islamique et au temps des Pharaons comme source de fierté identitaire, ne semble pas comparable aux constructions d’Atatürk, plus « modernistes » et « anti-traditionnelles » : ouverture à la culture occidentale, adoption de l’alphabet latin, égalité devant la loi, etc.

Quoi qu’il en soit, ce mouvement de laïcisation aux variantes diverses n’était pas une évolution philosophique naturelle plongeant ses racines dans la tradition islamique et les histoires nationales respectives. Il s’agissait d’une tentative de redressement calquée sur les méthodes d’un modèle alors fort et dominateur. Néanmoins, cette époque est révolue, la décolonisation, la guerre du Vietnam et maintenant la guerre d’Afghanistan sont passées par là et ont entamé le prestige des nations qui imposaient autrefois le respect, comme les États-Unis, la France ou l’Angleterre. Les régimes qui en sont issus vivent un déclin certain, déliquescence dont les révoltes actuelles sont une manifestation sans équivoque.

Cette réaction au « retard » des pays musulmans n’est pas isolée : plutôt que de copier les Occidentaux, nombreux furent ceux qui proposèrent un retour aux sources, à l’âge d’or islamique. Les tenants de cette théorie fondèrent les Frères Musulmans en Égypte en 1928, dont l’objectif premier était la lutte contre l’influence occidentale, allogène et subversive.

Des mouvements héritiers ou émanant directement de la confrérie sont aujourd’hui aux aguets, guettant la possibilité de substituer des théocraties aux régimes laïcs. Le parfum du jasmin est pour eux annonciateur de la libération totale de l’influence occidentale. Rien n’est plus faux que de croire que les populations arabes révoltées souhaitent plus d’ « Occident » : certes la génération « facebook-twitter-smartphone » citadine est bien réelle, et certes elle a semblé très active dans les rues, mais elle ne représente qu’une part infime de la population totale, au mieux ils ne serviront que d’idiots utiles aux forces islamistes organisées et prêtes à prendre le pouvoir ou à l’influencer fortement.

Pour preuve, on a pu voir ce que donnait la tenue d’élections libres dans un pays comme l’Algérie, les islamistes du FIS y remportèrent haut la main les élections législatives de 1991. Seul un coup d’état militaire a pu empêcher l’instauration d’une théocratie non loin des côtes françaises.

Par ailleurs, des États sont déjà tombés comme l’Iran qui, bien que chiite, a suivi la même logique que celle des Frères Musulmans, à savoir un rejet de toute influence occidentale par retour aux traditions. Pour finir, la Turquie qui a été le pays le plus occidentalisé, bascule toujours plus, depuis le début du XXIème siècle, dans l’escarcelle des islamistes de l’AKP qui ont réussi à museler l’armée, garante traditionnelle du maintien actif de l’héritage kémaliste.

En parallèle, la démographie galopante des pays musulmans au cours des dernières décennies les a mis au niveau des anciens pays colonisateurs. On parle peu de l’impact de cette dynamique dans la prise de confiance des pays du sud : elle est pourtant fondamentale de par la puissance potentielle qu’elle leur confère. Par exemple, en 50 ans, l’Algérie est passée de moins de 10 millions d’habitants à plus de 30 millions, sans compter les expatriés.

La tendance n’est donc pas à l’occidentalisation mais à un retour aux traditions, ce qui d’une certaine manière est un réflexe identitaire, si l’on occulte la dimension universaliste de la religion musulmane.

De ce constat, on peut tirer plusieurs conclusions :

  • Les révoltes arabes, dont une partie notable des causes sont imputables à la stratégie américano-occidentale de « subversion », vont pour autant aboutir à des conséquences originales : le retour puissant de la religion musulmane dans la politique des pays arabes, voire à l’émergence de théocraties.
  • L’effondrement du prestige des puissances européennes et nord-américaines couplé à l’explosion démographique des pays musulmans explique le reflux de l’influence du « monde blanc » en politique étrangère, mais aussi, par le même schéma, de l’inefficacité systématique de toute politique intégratrice des minorités issues des pays extra-européens établies sur le Vieux Continent.
  • Les États-Unis, l’Angleterre et la France, par leurs guerres interventionnistes irraisonnées et jamais victorieuses, car ingagnables sur le long terme, contribuent à la montée en puissance des mouvements islamistes.
  • Ceux qui prétendent être les Voltaire de l’islam et veulent à coup d’interventions humanitaro-militaires, réformer la religion mahométane et apporter les « bienfaits de la civilisation occidentale » en Orient, ont une guerre de retard. Cela a déjà été tenté, cela ne fonctionne pas.
  • Là-bas, ici, ailleurs... le réveil des identités est bien en cours.