Dantec

Europe Maxima

Article de André Waroch publié le 15 mai 2011

Pourquoi les guerres de religion sont une chose trop sérieuse pour être laissées aux catholiques

 

De Maurice Dantec, j’avais tenté de lire une ou deux œuvres de fiction, comme Les racines du mal dont j’avais péniblement parcouru quelques dizaines de pages avant de renoncer, définitivement rétif au style du romancier. M’avaient en revanche beaucoup plus intéressé les étranges Théâtres des opérations, T.D.O. pour les intimes, trois tomes d’un journal sauvage tenu entre la fin des années 90 et le milieu des années 2000.

 

Je pense pouvoir dire, après l’avoir lu et relu, après avoir médité sur ses inconséquences et ses insuffisances, que Maurice Dantec est un des écrivains importants de notre époque. Un de ceux, peut-être, sur lesquels se pencheront les historiens de l’an 3000, lorsqu’ils porteront leur regard sur la période actuelle, sur ce Bas-Empire de la Modernité, et qu’ils chercheront à établir l’anthologie des écrivains symptomatiques de la dégénérescence de l’Occident. Ou de ceux qui feront figure d’exception.

 

Il était une fois un banlieusard rouge né à la fin des années cinquante, et ayant développé par réaction (déjà !) une fascination pour les États-Unis; pas celle que peut éprouver le gauchiste de base pour les virus mondialistes qui s’y développent (comme le dit magnifiquement Dantec, le gauchiste n’aime pas l’Amérique, il aime l’Amérique qui déteste l’Amérique), mais plutôt l’admiration rêveuse que tant d’Européens ont sainement éprouvé pour ce pays, pour ses mythes, pour ses grands espaces, son sud profond, sa musique, sa littérature.

 

Alors que les Américains se relevaient de la guerre du Vietnam et finissaient par terrasser l’Union soviétique, l’Europe de l’Ouest, dans son morbide paradis postmoderne, s’engageait dans une direction inquiétante. Immigration, colonisation, insécurité, exactions, islamisation. Rome n’était plus dans Rome, et personne ne savait plus où la trouver. Maurice Dantec, soldat perdu de l’Occident, partit donc en quête de la nouvelle capitale. Il la trouva, sa Ravenne, et il dut pour cela traverser tout un océan.  Elle n’était peut-être pas aussi belle qu’il l’avait cru, peut-être aussi était-elle déjà atteinte par la vérole qui avait déjà emportée les provinces de l’autre rive. Mais elle n’avait pas, elle, renoncé à se battre. Lui non plus.

 

Littérateur nourri de théologie, de science-fiction, et d’une herbe d’excellente qualité, Maurice Dantec mit au service de la cause occidentale et chrétienne sa rage, son mysticisme, sa haine de ce qu’était devenue l’Europe. Enfant battu de Saint-Augustin et d’Iggy Pop, il ne tenta ni un traité théologico-politique pour discussions de salons de thé avec Emmanuel Todd, ni un journal intime, dans lequel il aurait relaté la détresse sexuelle de l’orignal du Nouveau-Brunswick les soirs d’aurore boréale. Dantec, complètement défoncé à diverses substances dont il dressait l’inventaire au fur et à mesure de cet anarchique bréviaire, exilé ayant laissé son cœur battant dans les profondeurs des Abysses hexagonales, nous livra, sans méthode aucune, son âme malade, ses haines inexpiables, l’aigreur et le désespoir qui l’avaient fait fuir un continent perdu qu’il n’eut pas le courage – ou la cruauté -  de continuer à voir s’enfoncer dans l’abîme.

 

Ses envolées guerrières, ses insultes faciles et ses outrances, cette exaltation que l’âge ne semblait pas devoir tempérer, tout cela s’étalait au fil de milliers de pages, entre deux hommages à Kelly Minogue ou Bertrand Burgalat. Ses T.D.O. sautaient du coq à l’âne, sans queue ni tête, sans début ni fin, bref, ils ressemblaient beaucoup trop à la vie pour qu’on puisse en tirer quelque chose d’aussi simple qu’un résumé.

 

Le problème de Dantec, malgré ce qu’il avait envie de croire, c’est qu’il était le produit de son époque. Les jeunes femmes à qui il est arrivé, après une soirée étudiante, de se réveiller dans des draps inconnus, l’entrejambe poisseuse, pourraient en témoigner : sous l’influence de certaines substances, on peut parfois, sans trop réfléchir, faire des choses qu’on regrettera une fois dégrisé.  Qu’il est ainsi cruel de comparer ce qu’avait écrit Dantec au sujet des bombardements sur la Serbie en 1999 et l’union sacrée qu’il prônait, cinq ou six ans plus tard, contre l’islam.

 

Celui qui prenait les Kosovars pour les nouveaux juifs du Ghetto de Varsovie et Milosevic pour un nouvel émule d’Hitler ou de Staline, en venait, dans le troisième tome, à soutenir Vladimir Poutine qui, selon certaines estimations, a supprimé le quart ou le tiers de la population tchétchène. Il en appelait dorénavant à l’union sacrée de tous les non-musulmans contre la religion islamique, alors qu’en 1999 il nous faisait sa petite précieuse : et que Milosevic n’était pas un chrétien mais un communiste, et que les Serbes ne menaient pas une guerre comme des gens bien comme il faut, et que les Bosniaques n’étaient pas vraiment des musulmans (était-il au courant que les Musulmans du Kosovo étaient des Albanais, et non des Bosniaques ? On pouvait croire que non, tant son combat en faveur des premiers n’apparaissait que comme un prolongement de celui qu’il mena pour le compte des seconds).

 

Maurice Dantec n’avait pas une grande culture politique et historique. Il reproduisait donc les schémas de la Guerre froide, ou chaque camp, pour l’emporter sur l’autre dans le cœur des peuples européens, se présentait comme celui qui avait terrassé un mal nommé l’Allemagne hitlérienne et qu’il était nécessaire, dans cet optique, de présenter comme absolu. Après avoir  refusé de voir que le régime serbe, pour « communiste » (très crépusculaire) qu’il soit, combattait l’islamisation de l’Europe, il se mit à traiter les islamistes de fascistes et de nazis, ce qui n’était pas non plus la meilleure manière de comprendre le monde tel qu’il était devenu. L’islam était plus que millénaire, le nazisme et le communisme étaient nés et morts – ou presque – au XXe siècle. À les utiliser comme des catégories conceptuelles absolues, on risquait donc de ne rien comprendre au monde tel qu’il était devenu, ou peut-être tel qu’il n’avait jamais cessé d’être, avant et après ces deux parenthèses historiques.

 

On ne peut s’empêcher de penser que la conversion au catholicisme de Maurice Dantec, si sincère put-elle paraître, y compris aux yeux de l’intéressé, n’est qu’un moyen de plus pour Maurice de continuer la lutte. Une énième provocation. Un acte politique travesti en révélation mystique. Le christianisme comme arme, comme étendard contre l’islam, comme il le fut jadis contre le communisme.

 

L’Église catholique, quand on regarde son histoire, et contrairement à ses rivales protestantes et orthodoxes, est une machine de guerre, qui instrumentalise la religion à des fins politiques, tel que l’avait bien décrit A.S. Komiakov. Alors, pourquoi pas, effectivement ? Pourquoi ne pas enfin assumer la nature profondément machiavélique de cette Église, dont la fonction fut toujours de prolonger l’Empire romain sous une forme métapolitique. Le célèbre mot d’Henri IV, « Paris vaut bien une messe », pouvaient résumer à eux seuls mille cinq cent ans de catholicisme.

 

Maurice Dantec n’est pas encore prêt à sauter le pas qui sépare l’hypocrisie du cynisme. Mais il est sur la bonne voie. Il a toujours été sur la bonne voie. Son bad trip post-Guerre froide, dans American Black Box, le meilleur de trois T.D.O., est doucement en train de s’atténuer, parce que Dantec est en train de se constituer, à force de délaisser quelque peu la littérature pour les livres d’histoire, ce qui lui manquait auparavant : une mémoire longue.

 

À l’heure ou j’écris ces lignes, j’ignore où en est Maurice Dantec. Je sais que l’élection de Barack Obama a été pour lui une rupture profonde, l’effondrement de la dernière forteresse occidentale, du dernier krak qui résistait encore au mondialisme et à l’islamisme, la chute des ultimes vestiges du christianisme dont il se réclamait : ce christianisme vivant, viril et guerrier, dont George Bush, bien que protestant évangélique, était sûrement, à ses yeux, un digne représentant. Car Maurice Dantec serait sûrement prêt à militer pour interdire l’entrée des Églises médiévales, ces chefs d’œuvre de l’époque des Croisades, aux catholiques post-Vatican II. Il pourrait même rajouter, dans son style inimitable : l’ouverture à l’autre, il y a des maisons pour ça.

 

Pour ma part, je ne partage nullement l’admiration de Dantec pour George Bush ni pour la politique du gouvernement américain. Il n’est d’ailleurs nullement question, pour moi, de l’aimer ou de la détester, mais de considérer si, oui ou non, elle a pour but de servir les intérêts de l’Europe, et la réponse est : non, en aucune façon. Les États-Unis, George Bush compris, ont mené une politique d’intérêt national au sens strict du terme, et ne se sont embarrassés d’aucune solidarité « identitaire » à l’égard du Vieux Continent. George Bush est chrétien et, grâce à lui, il n’y a plus de chrétiens en Irak.

 

La joie qu’on pouvait sentir chez Maurice Dantec quant à la perspective de la mort prochaine de Saddam Hussein était d’ailleurs obscène. Saddam, qui avait sûrement plus fait pour combattre le fondamentalisme que n’importe qui d’autre. Saddam, qui avait été le seul, après le retrait d’Israël, à envoyer des armes aux chrétiens du Liban à la fin des années quatre-vingt. Saddam, qui avait embauché le chrétien Tareq Aziz comme vice-premier ministre, et donné à un de ses fils un prénom païen de l’ancienne Mésopotamie. Ce Saddam qui, aux yeux de Dantec, ressemblait sûrement trop au méchant idéal dans un film de Chuck Norris. Sa chute fut, hélas, le signal, pour les islamistes, de l’ouverture de la chasse au Chaldéen.

 

Personnage déroutant que ce Maurice Dantec,  souvent antipathique par l’extrémisme de sa pensée comme de son tempérament, utilisant des grilles de lectures tantôt dépassés, tantôt faussées par l’exaltation mystique. Le fait d’avoir choisi de livrer ses idées politiques sous la forme erratique de « fragments » traduit bien la nature même de cette pensée, encore embryonnaire. Nous pensons pouvoir dire que les trois T.D.O. sont le récit de la mutation d’un homme qui change de millénaire au milieu de sa vie. L’histoire de Maurice Dantec, c’est l’histoire de l’Europe depuis 1945.

 

Les combats à venir ne se mèneront pas au nom de la démocratie, du communisme, des moustaches de Staline ou du brushing de Ronald Reagan. La Chine a réhabilité Confucius. La Russie est redevenue orthodoxe. L’appel du muezzin a eu raison des slogans du parti Baas. Certains Iraniens essaient même d’exhumer le cadavre de Zarathoustra. Seuls les Occidentaux continuent à se cramponner aux idéologies universalistes qu’ils ont inventées. Comme l’avait prévu Guillaume Faye, la modernité finissante voit refleurir les grandes civilisations éternelles, technologiquement surarmées : ce qu’il nomme l’archéofuturisme.

 

L’élection de Barack Obama fournit à Maurice Dantec le prétexte inconscient qui lui manquait pour cesser de voir dans les États-Unis le bras armé de la Chrétienté. À partir de là, la Russie, comme pour tant d’autres, peut devenir son nouveau référent identitaire et politique.

 

Malgré ses débordements divers, ses quasi-appels au meurtre irresponsables, son manque confondant de discernement entre la mystique et le réel, et des lectures politiques mal digérées, nous ne pouvons nous payer le luxe de passer sous silence l’un des seuls écrivains actuels qui soit assez fou pour être libre. Penser contre son époque est devenu le privilège de quelques marginaux abîmés par la vie. C’est sûrement l’époque qui veut ça.