Police_Marseille_nov_2011

Le Figaro

Par Jean-Marc Leclerc le 10/12/2011

Quand les préfets valsent à Marseille, les voyous semblent mener le bal. Le préfet Alain Gardère, homme à poigne et policier chevronné, a succédé en août au «grand flic» Gilles Leclair, lui-même venu remplacer, quelques mois plus tôt, un autre haut fonctionnaire tombé en disgrâce. Au bout du compte, le climat délétère demeure, et nourrit depuis des mois les journaux télévisés, sur fond d'images de violence et du sempiternel commentaire de la poissonnière du Vieux-Port.

La cité phocéenne connaît même, ces jours-ci, un regain de tension qui rappelle furieusement la grande époque de la guerre des gangs. On ne s'arrose plus entre voyous à la mitraillette Thomson à camembert ou au 11.43, le calibre de la pègre. C'est à la kalachnikov, ce fusil d'assaut russe facile à se procurer depuis la fin du conflit des Balkans, que les truands, même les plus minables, règlent aujourd'hui leurs comptes.

Le mois de décembre s'est ouvert par une fusillade sanglante en plein centre-ville, dans un snack du XVe arrondissement. Le tireur a vidé son chargeur de 30 cartouches sur un homme attablé dans l'établissement, le tuant sur le coup et blessant un autre client. Trois jours plus tôt, le 28 novembre, une autre scène de western se déroulait dans le quartier de La Rose, au nord de Marseille. Cette fois, un commando de braqueurs muni d'armes de guerre, qui s'attaquait à un magasin de bricolage, a trouvé la police sur son chemin. Durant l'échange de coups de feu, un voyou est mort, un second a été blessé, un troisième, interpellé.

Les malfaiteurs pouvaient-ils ignorer que le ministre de l'Intérieur en personne se trouvait au même moment à Marseille? Claude Guéant s'était rendu au chevet d'un policier de la BAC d'Aix-en-Provence grièvement blessé la veille dans une troisième fusillade à Vitrolles, à 20 kilomètres de là. Lors de cette dernière confrontation, les voyous, dans la confusion, ont tué l'un des leurs, atteint par une rafale. Cette «victime colatérale», de 30 ans à peine, avait déjà été arrêtée plus de 40 fois. Elle appartenait à la communauté des gens du voyage. «Des Manouches qui sortent une kalach pour de vulgaires cambriolages de supermarché, c'est le signe que l'armement lourd monte en puissance dans la région», reconnaît un chef de groupe à la Sécurité publique.

Les armes, il est vrai, pullulent en France, et dans le Sud en particulier. La police a saisi l'an dernier plus de 2700 armes de tous calibres dans l'Hexagone (+ 70 % par rapport à 2009). Et les prises de guerre pourraient dépasser les 3 500 en 2011. Aujourd'hui, dans les cités, une kalachnikov se négocie quelques centaines d'euros. «À ce prix-là, elles partent comme des petits pains», déclare un officier de police marseillais.

Des mafieux de l'Est et des Balkans se sont associés aux caïds locaux

Les Bouches-du-Rhône et le Var sont devenus l'une des plaques tournantes du trafic. Ces départements sont irrigués notamment par des réseaux animés par des militaires de l'ex-Yougoslavie ayant trouvé refuge sur la Côte d'Azur. En 2007, lors de la chute d'une équipe d'une vingtaine de caïds, la PJ a eu la surprise de découvrir qu'un ex-général du conflit des Balkans, assisté de quelques officiers perdus, veillait personnellement dans la région marseillaise à l'approvisionnement de plusieurs caches. Deux cents armes de guerre avaient été saisies. «Et encore, il ne s'agissait que des caches dévoilées», précise un commissaire qui participa à l'enquête. Selon lui, «les mafieux de l'Est et des Balkans ont scellé des accords avec divers caïds locaux dans le Sud, au gré des appétits qui se manifestent.»

C'est que le milieu marseillais n'a plus rien de monolithique. Il est loin le temps où les Jacky Imbert, dit le Mat, et autres Gaëtan Zampa faisaient régner sur les quartiers - sous peine de mort - leur loi sommaire fondée sur le respect d'un principe hiérarchique inviolable. «l'époque, jamais on n'aurait vu des équipes de Manouches s'associer avec des truands d'origine maghrébine pour monter un coup, comme cela arrive aujourd'hui. Mais, depuis une vingtaine d'années, tout est possible. Il n'y a plus de règles, plus de parrains», déclare, presque nostalgique, un vieux briscard de l'Antigang.

«L'explosion du trafic de cannabis, qui gangrène la moitié des cités marseillaises et fait vivre des familles entières, a tout bouleversé», renchérit l'un de ses collègues. Selon lui, «le contrôle de la rue a en fait été abandonné aux petits caïds des barres HLM, qui ont supplanté les profils classiques du grand banditisme.»

Le rajeunissement des équipes inquiète également les autorités. «Ici, les gamins les plus durs arrachent leur premier mobile à 12 ans et commettent leur premier braquage à 15», confie un ancien substitut du parquet. Les mineurs, selon lui, sont à l'origine de 50 % des violences.«Il ne faut pas s'étonner qu'arrivés à l'âge adulte, certains versent dans l'hyperviolence», poursuit-il.

Pour Jean-Claude Delage, secrétaire général du syndicat de policiers Alliance, «cette nouvelle délinquance développe surtout un sentiment d'impunité. Elle n'hésite plus à tirer sur les policiers pour sauver des butins parfois dérisoires. Il n'y a plus de limites.»

Cette suractivité se lit d'ailleurs dans la statistique. Dans les Bouches-du-Rhône, plus de 800 vols à main armée ont été commis l'an dernier, soit deux fois plus qu'à Paris ou en Seine-Saint-Denis ! En 2011, le rythme mensuel peut dépasser 70 braquages dans ce département, contre une vingtaine en moyenne dans la capitale ou dans le 93. En clair : la situation se dégrade. Quant aux vols avec violence, véritable fléau sur la voie publique, on en dénombre près de 10.000 par an dans la région marseillaise, soit près de 30 par jour !

Le phénomène des bus et des voitures qui brûlent n'épargne pas non plus la cité phocéenne, au moindre incident avec la police désormais, et jusqu'à la Canebière certains soirs de match. L'affaire Mama Galledou, en octobre 2006, du nom de cette étudiante brulée vive dans un bus des quartiers nord attaqué par huit mineurs, a sans doute constitué un tournant. Jusqu'alors, des sociologues s'évertuaient à expliquer que la cité phocéenne était relativement préservée des violences urbaines en raison de sa «tradition d'intégration». Mais il faut croire que la tradition s'est perdue.

La réponse publique se voudrait à la hauteur des enjeux. Le préfet Gardère ne ménage pas sa peine pour mobiliser ses troupes et réclamer à Paris les moyens indispensables à la reconquête du terrain. Comme le fit son prédécesseur.

Une police municipale, non armée, qui ne travaille ni la nuit ni le week-end

Mais la ville a ses particularismes. À la différence de Nice, où le maire, Christian Estrosi, joue à fond la complémentarité avec les forces de police d'État, équipant sa ville de 600 caméras de surveillance et d'une police municipale de 500 agents armés et très mobilisés, Marseille, qui annonce un «plan 1000 caméras», officiellement pour 2012, a perdu des années en conciliabules sur le sujet. Sa police municipale, deux fois moins importante en effectifs que celle de la baie des Anges, n'est pas armée et ne travaille ni la nuit ni le week-end.

Cela explique-t-il l'inquiétude du maire UMP de la ville, Jean-Claude Gaudin, alors que se poursuivent les réductions d'effectifs dans la police et la gendarmerie nationale ? L'édile, en tout cas, n'a pas manqué de se plaindre de ces dégraissages, à l'occasion d'une précédente visite du ministre de l'Intérieur, en mai. C'était au lendemain du décès d'un homme poignardé en pleine rue par un automobiliste. Un crime gratuit qui suivait de quelques heures la mort d'un cambrioleur de 15 ans tué par un maçon au chômage.

Claude Guéant assure, pour sa part, que la présence des agents s'est renforcée sur le terrain grâce à la mise en place de ses «patrouilleurs ». La sanctuarisation du centre-ville à Marseille se solde par 40 % de délinquance en moins depuis juillet. Mais il y a le reste de la ville... Guéant ajoute qu'élus et habitants reconnaissent volontiers que «la police marseillaise est extrêmement active».

Toute la police marseillaise ? Là est la question. Dans une ville où le taux de congés maladie chez les fonctionnaires de police est de 2 points supérieur à la moyenne nationale, elle ne se pose encore qu'à voix basse. Mais elle se pose tout de même. La Place Beauvau avait remarqué en 2007 qu'avec un quart d'agents de plus qu'à Lyon, la police marseillaise élucidait un tiers d'affaires en moins. Dans des circonscriptions de tailles comparables. Les autorités expliquent aujourd'hui que le taux d'élucidation aurait augmenté de 3 points (1 point correspond à 900 faits élucidés de plus par an).

Aux traditionnels saupoudrages, qui consistent à ajouter quelques CRS en renfort pour les rapatrier discrètement quelques semaines plus tard, l'Intérieur semble vouloir privilégier désormais une politique visant à mieux répartir la charge de travail entre les services et les différentes implantations de police. A Marseille comme ailleurs, tout n'est pas qu'une question d'effectifs. La police est condamnée à la réforme si elle veut pouvoir affronter à armes égales un milieu en perpétuelle évolution.