De_Hautecloque

Valeurs Actuelles

Par Geoffroy Lejeune le 28/06/2012

Dans “Vous aimez la vie, j’aime la mort !”, les journalistes Franck Hériot et Jean-Manuel Escarnot livrent le récit inédit de la dérive de Mohammed Merah.

« Mercredi 21 mars 2012. 3 h 15 du matin. Le calme est presque parfait. Le temps est au sec. Rien ne bouge dans la résidence Belle Paul. Sauf cette chenille sombre qui progresse silencieusement aux abords de l’immeuble du 17 de la rue du Sergent-Vigné. La lumière du hall est éteinte pour ne pas révéler la présence des hommes du Raid qui viennent de recevoir le feu vert de leur patron, le contrôleur général Amaury de Hauteclocque. (photo) » Ainsi commence le récit des dernières heures de Mohammed Merah, que livrent les journalistes Franck Hériot, ancien collaborateur de France Inter et de Valeurs actuelles, aujourd’hui éditeur chez Jacob-Duvernet où il dirige, entre autres, la revue Crimes et Châtiments, et Jean-Manuel Escarnot, correspondant de Libération à Toulouse. « Un bras apparaît, brandissant une arme automatique qui arrose littéralement le couloir “à la palestinienne”, à l’aveugle. » Deux policiers sont blessés. « Amaury de Hauteclocque, toujours en contrebas, a beau annoncer qu’il s’agit de la police venue l’interpeller, cela n’y change rien. Au contraire, Mohammed Merah a refermé la porte et tire au travers ». Le siège va durer trente-deux heures, et sera retransmis en direct par tous les médias.

Trois mois ont passé, et la blessure est toujours ouverte. Parce qu’elle a révélé des failles béantes du “modèle français”. Mais aussi parce qu’elle a montré les carences d’un État qui n’a pu assurer sa sécurité. S’ils affirment que « Mohammed Merah est mort et a emporté avec lui ses secrets », les deux auteurs ont voulu déterminer les causes de cette « dérive sanglante ». Retraçant précisément les deux opérations du Raid, livrant pour la première fois le détail des discussions entre le forcené pris au piège de son appartement et les policiers, leur enquête ouvre aussi des brèches : « Qui sont les frères Merah, Mohammed et son aîné, Abdelkader, aujourd’hui emprisonné ? […] Quelles ont été les relations de Mohammed Merah avec la justice et la police, notamment avec la DCRI [Direction centrale du renseignement intérieur] ? Qu’est-il allé faire en Égypte, Syrie, Israël, au Pakistan et en Afghanistan ? Qui lui a fourni les moyens de devenir un terroriste un jour de mars 2012 ? » Au fil d’une enquête minutieuse, ils ont rencontré ceux qui détiennent, morcelées, des pièces du tableau. Ses amis, voisins, surveillants de prison, ceux qui furent chargés de son suivi judiciaire, de sa surveillance au retour de ses voyages au Moyen-Orient, ont été interrogés. Sans complaisance. Les auteurs évoquent même la possibilité d’une « défaillance des services ».

On découvre ici le visage de “Moha des Izards”, jeune délinquant issu d’un quartier gangrené par les trafics, abandonné en même temps que sa famille par un père retourné vivre en Algérie. “Moha” joue au foot, et campe parfois le rôle d’un “grand frère” moralisateur, interdisant aux gamins de fumer s’ils veulent aller au paradis. C’est quelqu’un qui parle du “bled”, ce pays « où il fait toujours chaud ». Mais aussi un fanatique qui contraint un jeune de sa cité à visionner des vidéos d’exécution téléchargées sur des sites djihadistes. Un épisode qui « aurait dû alerter sur le manque de fiabilité du personnage dès cette époque », commente pour les auteurs une source policière. Condamné pour vol avec violence sur une dame âgée, Merah écope de dix-huit mois de prison ferme en décembre 2007. Il est libéré en octobre 2008. Deux mois plus tard, il est à nouveau condamné pour conduite sans permis, refus d’obtempérer et défaut d’assurance. Retour à Seysses. Il sort dans la cour avec un slogan à la gloire de Ben Laden inscrit sur son tee-shirt. La veille de Noël, il tente de se suicider par pendaison. Et finit par quitter la prison en septembre 2009.

Merah s’envole pour la Syrie le 17 juillet 2010. Son voyage est prévu pour durer deux mois, il ne rentrera qu’au bout de cinq, allant jusque dans les zones tribales afghanes, en Turquie, au Liban, en Jordanie et en Israël.

Les auteurs évoquent des « zones d’ombre » : « Quid de son visa syrien censé figurer sur son passeport ? […] A-t-il été suivi en liaison avec les services français ? » Grâce à des rentrées d’argent conséquentes (Merah utilise ses talents de carrossier pour “maquiller” des voitures volées), il s’envole peu après son retour en France pour le Tadjikistan. Là encore, les auteurs relèvent une “défaillance” : « C’est un euphémisme de dire que c’est un endroit sensible où l’arrivée de touristes venant de France ne passe pas inaperçue. »

Du “tourisme” au Pakistan pour trouver une épouse

Il se rend par la suite au Pakistan, dans la région du Waziristan. Dans les zones tribales, il reçoit un entraînement au djihad. À son départ, il promet « d’accomplir ce qu’il pourra » en France. Mais prend soin de contacter, depuis le Pakistan, Hassan L., son officier traitant de la DRRI (Direction régionale du renseignement intérieur), en lui promettant de le voir dès son retour. Lors de l’interrogatoire qu’il subit, il explique qu’il faisait du tourisme au Pakistan pour y trouver une épouse. Il ne sera pas mis en garde à vue.

Le 11 mars 2012, Merah tue d’une balle dans la tête à bout portant Imad Ibn Ziaten, sous-officier du 1er régiment du train parachutiste. L’assassinat a lieu à 800 mètres de son domicile. « Tu tues mes frères, je te tue ! », s’écrie-t-il en fuyant. Le 15 mars, à Montauban, il assassine deux parachutistes du 17e RGP, Abel Chennouf et Mohammed Legouad. Un troisième, Loïc Liber, est grièvement blessé. Le tueur agit avec sang-froid et précision. Il s’enfuit en scooter en criant « Allahu akbar ! » Vient la tuerie du collège juif Ozar-Hatorah de Toulouse. Merah tue trois enfants et le rabbin Jonathan Sandler, père de deux d’entre eux. Là encore, il agit « de la manière la plus froide qui soit, la plus lâche, la plus abjecte ». L’après-midi, il jouera au football avec des enfants de son quartier, et passera sa soirée dans une boîte de nuit toulousaine.

Les enquêteurs étudient la moindre amorce de piste. L’étau se resserre. Une “planque” est organisée devant le domicile de Merah. « Plus de deux cents auditions seront réalisées en quelques heures », rapportent les auteurs. Au cours de l’une d’entre elles, ils apprennent que l’un des frères Merah a tenté de faire désactiver le GPS de son scooter le jeudi précédent. La boucle est bouclée : on ordonne l’interpellation des membres de la famille Merah. À 3 h 15, le 21 mars, l’assaut est donné. Sans succès. Viennent les trente-deux heures de “discussions”, au fil desquelles Merah démontre la folie qui l’habite. Il avoue ses crimes, non sans fierté, « en faisant valoir son appartenance au djihad et plus particulièrement à la nébuleuse Al-Qaïda ».

Fabien, le négociateur du Raid, fait de son mieux : « Tu nous avais donné ta parole que tu allais te rendre… » « J’ai dit ça pour reprendre de l’énergie, pour être prêt à un éventuel affrontement. […] Je n’ai pas peur de mourir, je suis un moudjahid, hamdoullah. […] Je n’ai pas peur de la mort, je l’aime, sinon je n’aurais pas fait tout ça… Je suis prêt à rencontrer le Prophète et les femmes du paradis… hamdoullah. […]Je mourrai les armes à la main, mon destin est entre les mains d’Allah. » C’est le dernier contact. Le sort du “fou d’Allah”, le “tueur au scooter”, est scellé.

Vers 10 h 30, un second assaut est lancé. Merah surgit « comme un diable de sa boîte ». Il arrose les policiers de 69 balles de 11.43. L’un d’entre eux est touché à la carotide. « À cet instant précis, Moha des Izards ne s’appartient plus, il a déjà accepté l’issue fatale à laquelle il s’est préparé. […]La consigne de l’interpeller vivant ne tient plus. Les tireurs d’élite entrent en jeu. Ils ouvrent le feu. Mohammed Merah reçoit plusieurs impacts. Touché à la tête, il bascule par la fenêtre. »

Un récit qui tord le cou à la version de son père, qui a porté plainte contre X pour assassinat, assisté par les avocates Isabelle Coutant-Peyre et Zahia Mokhtari. La première défend aussi Carlos, qu’elle a épousé en prison. La seconde, qui plaide voilée, est la femme d’un ancien militant du Fis. Depuis le mois d’avril, elles prétendent disposer des « preuves de la liquidation volontaire » de Merah… “Preuves” que le parquet de Paris, à trois heures d’avion d’Alger, attend toujours…  Geoffroy Lejeune

Vous aimez la vie, j’aime la mort ! Enquête sur la dérive de Mohammed Merah, de Jean-Manuel Escarnot et Franck Hériot, Éditions Jacob-Duvernet, 240 pages, 17,90 €.