douane-de-goumois-3Bilan

Par Jean-Philippe Buchs le 04/07/2012

La Franche-Comté accuse les employeurs neuchâtelois et jurassiens de débaucher ses ouvriers, alors que la présence des frontaliers crée la discorde en Suisse.

«Les collaborateurs que nous engageons se font les dents, puis ils s’en vont vers la Suisse», soupire Jean d’Agaro, directeur de l’usine de Bourbon Automotive Plastics à Morteau. Installé à quatorze kilomètres du Locle, cet équipementier automobile de 430 employés peine à retenir sa main-d’œuvre attirée par les salaires helvétiques, tout comme de  nombreuses entreprises françaises jalonnant la frontière, depuis la Haute-Savoie jusqu’au Haut-Rhin en passant par l’Ain, le Jura, le Doubs et le Territoire de Belfort.

Or, ce phénomène empirera au cours des prochaines années, plus particulièrement tout le long de l’arc jurassien. Le recrutement de frontaliers devrait se poursuivre en effet avec force en raison de la création d’au moins 3500 emplois par les sociétés horlogères suisses, dont plus de 80% dans les seuls cantons de Neuchâtel et du Jura. Depuis l’entrée en vigueur le 1er juin 2007 de la libre circulation des personnes entre la Suisse et l’Union européenne, les citoyens suisses et européens sont considérés comme des frontaliers dès lors qu’ils travaillent dans un Etat différent de celui dans lequel ils résident principalement. Cette ouverture, conjointement à la bonne conjoncture et à la situation tendue sur le marché du travail helvétique, facilite le recours à cette main-d’œuvre qui présente le double avantage d’être abondante et peu chère.

D’autant que la zone frontalière enregistre une hausse de ressortissants en provenance tant du nord que du sud de la France qui ont pour objectif de travailler en Suisse. En cinq ans, soit entre le 1er trimestre 2007 et la même période de 2012, le nombre de résidents français qui disposent d’un emploi en Suisse a fortement augmenté: +52% dans le canton de Vaud, +35% à Neuchâtel, +30% à Genève et +29% dans le Jura.

Dans l’arc jurassien, la proximité de la frontière constitue un atout indéniable pour la branche clé de la région: l’horlogerie. «D’un côté, elle bénéficie du label Swiss made. De l’autre, elle dispose d’un bassin d’emplois important», explique Pierre Hiltpold, directeur de la Chambre de commerce et d’industrie du canton de Neuchâtel. De tradition horlogère, la Franche-Comté constitue un réservoir de main-d’œuvre qualifiée et non qualifiée. Ce n’est donc pas un hasard si Swatch Group, Richemont et TAG Heuer ont choisi des localités situées à quelques pas de la France pour investir dans leur outil de production . Paradoxalement, leurs investissements avivent les tensions non seulement dans le Doubs et le Territoire de Belfort, mais suscitent aussi des inquiétudes chez les employeurs helvétiques qui craignent de perdre leurs meilleurs éléments ainsi qu’au sein de la population locale qui peste contre la forte hausse du trafic routier.

Craintes françaises

Commençons par la Franche-Comté. Dans cette région, les autorités politiques comptent profiter de l’implantation de Swatch Group à Boncourt, qui projette de créer entre 500 et 700 emplois d’ici à 2020, pour diminuer le nombre de chômeurs. «C’est une véritable aubaine», se réjouit Marie-Guite Dufay, présidente du Conseil régional de Franche-Comté. Ce dernier a mis sur pied un comité de pilotage pour analyser la situation et proposer une offre de formation adéquate. Il cherche à convaincre le numéro un mondial de l’horlogerie d’élaborer un code de bonne conduite dans la recherche d’emplois. «Swatch Group s’est engagé à recruter un tiers de ses opérateurs parmi nos demandeurs d’emplois et à ne pas débaucher les collaborateurs de nos entreprises», affirme Marie-Guite Dufay. Ce que dément Serena Chiesura, porte-parole du groupe helvétique: «Notre philosophie de recrutement n’est pas basée sur des statistiques, mais sur la recherche de femmes et d’hommes qualifiés et susceptibles de nous apporter le meilleur savoir-faire.»

Pour les industriels, la création de nombreux emplois sur sol suisse est très mal vécue. Président du groupe Lisi et de l’Union des industries et métiers de la métallurgie, Gilles Kohler est à l’origine d’une lettre ouverte adressée en novembre 2011 par son association aux pouvoirs publics de Franche-Comté afin de les alerter sur les risques de fuite de leur main-d’œuvre en Suisse. «Nos inquiétudes se sont concrétisées. Swatch Group a lancé une campagne d’offres d’emplois dans la presse pour engager des collaborateurs qualifiés pour des métiers qui peinent à être repourvus», indique Gilles Kohler.*

Un débauchage sauvage d’ouvriers?

Du côté de Morteau où le taux de chômage (environ 5%) est deux fois moins élevé qu’en moyenne nationale, les craintes sont aussi vives. L’appel d’air provoqué par la création ou l’extension de plusieurs entreprises horlogères accroît, là aussi, les tensions sur le marché du travail. Ce qui ne manquera de pénaliser le développement des entreprises locales. Lesquelles pourraient se développer ailleurs. «Même si le besoin s’en faisait sentir, je ne pourrais pas agrandir mon usine faute de main-d’œuvre disponible dans la région», confirme Jean d’Agaro.

Des patrons dénoncent surtout le débauchage sauvage de leurs employés. Des entreprises et des sociétés de placement helvétiques sont carrément parties à la chasse aux ouvriers en déposant des offres d’emplois sur les pare-brise de véhicules garés dans les parkings de grands employeurs.

La réussite de la Suisse est surtout révélatrice de l’incapacité de la France à engager de profondes réformes créatrices d’emplois. «L’implantation de Swatch Group à Boncourt est emblématique de la non-compétitivité du travail dans mon pays», observe Gilles Kohler. Et d’argumenter: «En raison des charges sociales, en moyenne de 45% en France contre 25% en Suisse, et du temps de travail, en moyenne 36 heures en France contre 42 heures en Suisse, le coût horaire français est plus élevé de 5 à 10% que le coût horaire helvétique.

Alors que pour un emploi comparable le salaire net touché par un salarié suisse est supérieur de plus de 40% à celui d’un salarié français.»