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Par Daoud Boughezala le 16/07/2012

« Je ne suis pas pour une règle d’or constitutionnelle » avait prévenu le candidat François Hollande le 18 avril, avant d’ajouter qu’il cantonnerait « à une loi organique » la nécessité du redressement des comptes publics. Érigée en dogme, cette dernière se voyait déjà consacrée par le traité européen de discipline budgétaire que Nicolas Sarkozy avait paraphé au mois de mars. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts au-dessus du Rhin et moyennant des appels incantatoires à la croissance et à la taxation des flux financiers, le traité de Bruxelles renégocié par Hollande et Merkel a réintroduit la règle d’or par la petite porte.

Vendredi, notre président normal a saisi le Conseil Constitutionnel pour que ce dernier statue si, oui ou non, la ratification du « traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance au sein de l’union économique et monétaire » du 2 mars nécessitait de réviser la Constitution. Une façon habile de refiler la patate chaude aux Sages en dissimulant le flou donc le loup1 qui se niche derrière cet énième échafaudage européen fait d’un double enrobage Sarkozy-Hollande. Le 14 juillet, durant le grand entretien présidentiel, rebelote : le chef de l’Etat confirme son refus d’inscrire la règle d’or dans la Constitution et ce, quelle que soit la décision du Conseil Constitutionnel. Chapeau ! Par cet habile pas de côté, le président préserve les apparences tout en rassurant agences de notation, Commission Européenne et marchés financiers : une loi organique servira bien de cache-sexe à la “rigueur de gauche” made in Hollande.

Dans la majorité parlementaire fraîchement élue, si l’on ne rue pas encore dans les brancards, révision constitutionnelle ou pas, on ne trouvera peut-être pas 350 godillots prêts à voter le traité de Bruxelles – reprenant les grandes lignes du pacte budgétaire Sarkozy-Merkel- comme un seul homme. Il semble même que les pommes de discorde européennes de 1992 (Maastricht) et 2005 (Traité Constitutionnel Européen) refassent surface, comme si la déesse Thétys se glissait à intervalles réguliers dans les pas d’une gauche française qui louvoie perpétuellement entre Tours et Bad-Godesberg.

Alors qu’une contribution commune Ayrault-Aubry est annoncée pour le congrès socialiste de Toulouse à l’automne, les rares voix dissonnantes à la gauche du PS sont priées de faire silence. Histoire de conjurer les tristes précédents de Rennes (1990) et Reims (2008), où la foire d’empoigne tourna au vaudeville, Solférino et Matignon ont conjointement décidé d’imiter l’UMP des années Chirac, lorsque pas un seul nuage ne se glissait entre l’exécutif et le Politburo. A la gauche du PS, malgré toutes les couleuvres avalées depuis deux mois, on est prié de la mettre en veilleuse, jusque dans le camp Montebourg qui hésite entre le la mineur et la crise complète d’aphasie pour accompagner l’enterrement de son programme protectionniste. Quant au sympathique ministre délégué à l’Economie solidaire Benoît Hamon, sa contribution sociale à ”l’effort juste” semble jusqu’ici se borner à vouloir “mettre du beurre dans les épinards”. Celui-ci répète (pour mieux s’en convaincre ?) : “C’est bien une autre politique que nous menons, et cela s’illustre de mille manières”. Bel exercice de solidarité gouvernementale pour l’ancien protégé d’Henri Emmanuelli, aujourd’hui coincé à Bercy entre les socdems assumés Moscovici et Cahuzac. En guise de lot de consolation, Hamon est laissé libre de mettre l’imagination au pouvoir et d’“illustrer ce que va être l’économie du changement, et qu’il existe une alternative à un modèle capitaliste classique”, dans la droite ligne de Pascal Lamy, directeur général de l’OMC, qui entame chacun de ses discours par la formule liminaire : “il y une alternative au capitalisme” avant de nous expliquer comment le faire fleurir par la dérégulation tous azimuts. Bref, pour la radicalité réelle, on repassera…

Ainsi, quel que soit le nom du prochain locataire de Solférino, Désir, Cambadélis ou… Aubry, motion de synthèse aidant, l’hôtel particulier du PS sera le dernier lieu où parler des questions qui fâchent : fédéralisation de la dette et de la rigueur, gestion de la crise de l’euro, politique industrielle, coupes drastiques dans la fonction publique, etc. Un voile pudique d’unanimisme sera posé sur la surface des choses, du moins jusqu’à ce que les décombres des espoirs déçus, les rivalités et les frustrations des uns et des autres ne resurgissent à la faveur des élections locales de 2014, loin d’être acquises à la majorité sortante.

Au fond, pour échapper aux faux-semblants du pouvoir et s’engager sur la pente raide des vrais débats de fond, sans doute faut-il bifurquer à la gauche de la gauche, là où on n’enterre pas (toutes) ses convictions sous les lambris dorés des ministères.

Bien qu’ébaubi par ses revers aux législatives, le Front de Gauche n’a pas de mots assez durs contre le traité budgétaire et exige la tenue d’un référendum. Cruel mais juste, l’ancien rival communiste de Jean-Luc Mélenchon André Chassaigne, aujourd’hui chef du groupe FDG à l’Assemblée, souligne le hiatus entre la politique nationale de Hollande et ses engagements bruxellois : “Les mesures fiscales positives (présentées mercredi dernier en Conseil des ministres) risquent de se heurter au mur du pacte budgétaire, voté dans la précipitation.”

Il n’est jusqu’au d’ordinaire très timoré Pierre Laurent, premier secrétaire du PCF, pour ne fustiger ce “super-Maastricht” et imputer à François Hollande la responsabilité de ne pas avoir véritablement renégocié le traité budgétaire Sarkozy-Merkel. Pour un peu, on se croirait revenu aux heures les plus glorieuses de la gauche antilibérale, lorsqu’en 2005 Fabius, Mélenchon, Buffet et tant d’autres cherchaient à rallier la majorité des Français au NON contre le Traité Constitutionnel Européen. Leur victoire à la Pyrrhus, 55% le temps d’un printemps sans lendemain électoral qui chante, laisse espérer au Front de Gauche un mini-tsunami politique en sa faveur, si jamais le tandem Hollande-Ayrault se résignait à consulter les Français sur leur souveraineté budgétaire.

Mais ne rêvons pas. Pour la gauche de gouvernement, inscrire la règle d’or dans la Constitution ou soumettre le traité de stabilité budgétaire à référendum équivaudrait à un terrible aveu. Dans les deux cas, François Hollande s’appuierait sur les voix de l’opposition de droite et du centre. Les piliers de la gauche du PS feraient alors contre mauvaise fortune bon coeur et avaleraient leur chapeau social en attendant des jours meilleurs. Et l’UMP perdrait certainement à afficher sa collusion avec le PS, Fillon, Copé et Jacob devant enfin reconnaître que la France hollandiste n’est pas l’Albanie d’Enver Hodja. Bref, les seuls gagnants d’une révision constitutionnelle parlementaire ou d’une consultation populaire seraient les deux Fronts, national et de gauche. Autant dire que François Hollande ne leur fera pas ce cadeau inespéré : pour être désespérément normal, l’ancien premier secrétaire du PS n’en reste pas moins fin stratège.

Comme dirait la grand-mère de Martine Aubry