Berne

Le Matin

Par Jean-Claude Péclet le 26/08/2012

Les critiques montent contre les concessions du Conseil fédéral. Un courant souverainiste réclame une défense plus agressive des intérêts suisses.

Dure semaine pour le Conseil fédéral. Mercredi, le préposé fédéral à la protection des données, Hanspeter Thür, a ordonné aux banques de suspendre l’envoi au fisc américain de renseignements sur leurs employés, alors que le gouvernement l’avait approuvé en avril. La Fédération suisse des avocats s’inquiète aussi de cette «mise en péril des règles de l’Etat de droit, pilier de la démocratie». Mardi et jeudi, deux conseillers d’Etat romands, le Vaudois Pascal Broulis et le Valaisan Maurice Tornay, ont refusé l’accord de double imposition des successions hâtivement négocié avec la France. Le second a tourné casaque en quelques jours et dénonce aujourd’hui «une atteinte à la souveraineté de la Suisse» que refusera le peuple.

Vendredi, alors que le ministre allemand des Affaires étrangères, Guido Westerwelle, défendait dans la NZZ l’accord fiscal signé avec la Suisse, Norbert Walter-Borjans, ministre des Finances du Land de Rhénanie du Nord-Westphalie, a réaffirmé sur le plateau d’«Arena» que ce texte est «cliniquement mort» et que lui-même «ne bluffe pas» avec l’achat de CD de données bancaires volées.

Commentaires approbateurs

France, Allemagne, Italie, Etats-Unis…, Berne s’active sur tous les fronts pour sauver ce qui reste du secret bancaire. Mais c’est peut-être sur le front intérieur qu’il devra livrer sa bataille la plus rude. Car les concessions faites à l’extérieur passent mal dans une opinion mal préparée. Depuis qu’il a allumé le feu sur l’accord avec la France, Philippe Nantermod, vice-président des Jeunes libéraux-radicaux suisses, reçoit beaucoup de courriels. «La Suisse se couche sur toutes les demandes, je sens un certain ras-le-bol», dit-il. L’éditorialiste Pascal Décaillet, qui l’appuie par des diatribes enflammées, suscite des commentaires aussi nombreux qu’approbateurs.

Anton Keller, baroudeur de longue date contre le fisc américain, épluche les réactions de lecteurs et constate qu’elles sont largement hostiles à la stratégie «de l’argent propre» prônée par Eveline Widmer-Schlumpf. «Les banquiers sont devenus les vassaux du fisc étranger, mais une masse critique est en train de se former contre cette dérive», estime-t-il. Créée en mai pour éviter que les employés de banque soient jetés en pâture aux Etats-Unis, l’association Swiss Respect, «citoyenne et apolitique», réunit 200 banquiers ou gérants de fortune à Genève. Ils ont déposé une plainte civile contre cette livraison et veulent créer une section à Zurich. «Les pratiques auxquelles la Suisse se soumet depuis quelque temps sont effrayantes, dit Flavien de Muralt, membre du comité. Il faut faire la lumière sur ce qui se passe et engager un débat de fond.»

Swiss Respect s’est rallié au référendum lancé par l’Association pour une Suisse neutre et indépendante (ASIN) et les Jeunes socialistes (JUSO) contre les accords fiscaux négociés avec la Grande-Bretagne, l’Autriche et l’Allemagne. Directeur de l’ASIN, Werner Gartenmann se frotte les mains: «Tout ce qui se passe en ce moment amène de l’eau à notre moulin. Nous avons déjà près de 30 000 signatures. Trouver celles qui manquent est jouable dans le mois qui reste.» Il faut y ajouter les 3000 signatures glanées par les JUSO. Droite nationaliste et gauche, même combat? «Nous n’avons aucun problème à récolter des signatures pour le même référendum, même si nous pensons que l’ASIN le fait pour de mauvaises raisons», dit Kristina Schuepbach, secrétaire des JUSO.

«Encore sauvable»

La fronde souverainiste contre les accords fiscaux a en effet deux visages. Les uns pensent que la Suisse en fait bien assez avec l’échange d’informations à la demande, selon les normes de l’OCDE, et n’a pas à se laisser mettre sous pression. «Il y a une différence entre la défense du libéralisme et celle du secteur bancaire», dit Philippe Nantermod, qui reproche au Conseil fédéral d’avoir copié-collé une stratégie élaborée par les grands établissements financiers. Les autres, à gauche, estiment qu’il faut passer à l’échange d’informations fiscales, seule solution transparente et digne pour le pays. Le conseiller national Cédric Wermuth (PS/AG) a martelé sue le plateau d’«Arena» vendredi que la Suisse doit fixer «souverainement» sa stratégie et ne pas se la laisser dicter par la place financière.

Retour en force du politique? Alors qu’il devrait s’en réjouir, le conseiller national Yves Nidegger (UDC/GE), président de la Commission des affaires juridiques, est sceptique sur l’issue de ce qu’il nomme une «révolte citoyenne»: «Même si Rubik (le prélèvement à la source sur les avoirs étrangers, élément clé de la stratégie de l’argent propre, ndlr.) meurt de sa belle mort, nous aurons toujours un gouvernement capitulard, sans vision de ce qu’est aujourd’hui la place de la Suisse dans le monde. Tout au plus cette révolte se traduira-t-elle par des sanctions électorales.»

Pour la conseillère nationale Christa Markwalder (PLR/BE), la stratégie du Conseil fédéral est «encore sauvable». La présidente de l’association des parlementaires Suisse - Etats-Unis met en garde contre l’«arrogance» consistant à faire la leçon aux pays voisins qui ont mal géré leurs finances. «Le risque de mesures de rétorsion est bien réel», dit-elle. Le grand test aura lieu en novembre. La Chambre des Länder allemands votera juste avant le 23 sur l’accord fiscal avec la Suisse. Et le 25, si l’ASIN et les JUSO récoltent 50 000 signatures, ce sera aux Suisses de voter (deux sur trois le soutenaient en juillet, selon un sondage). EconomieSuisse prépare déjà la campagne: «Nous partons du principe que le référendum aboutira», dit son directeur, Pascal Gentinetta. (Le Matin)