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La Liberté

Par Samuel Jordan et Serge Gumy le 18/12/2012

La Suisse prépare-t-elle son armée à la chute de la zone euro et à un afflux de réfugiés? Sous le nom de code Stabilo Due, un exercice de l’état-major de l’armée fait le tour du monde. Un succès embarrassant. Explications.

«La Suisse prépare son armée à la chute de la zone euro. Elle a lancé en septembre une opération militaire pour répondre à l’instabilité actuelle en Europe.» La nouvelle, à peine croyable, a été annoncée lundi par la chaîne de TV américaine CNBC (390 millions de téléspectateurs par jour) sur son site internet. Et depuis, elle se propage à grande vitesse en Europe et au Canada. Quoi, l’armée suisse aurait été mobilisée, et nous n’en saurions rien?

De fait, il ne s’agit que d’un exercice grandeur nature mené du 6 au 21septembre. Nom de code: Stabilo Due. 2000 officiers de l’état-major y ont été engagés, notamment à Payerne. Comme indiqué par le Département fédéral de la défense, l’exercice reposait «sur un scénario supposant l’instabilité d’une partie de l’Europe. La Suisse connaît également des troubles, des attentats et des actes de violence.» Le 7 octobre dernier, l’hebdomadaire alémanique «Sonntag» dévoile des détails: un conflit armé opposant Elbonia (au nord de la Suisse) et Danubia (au nord-est) provoque un afflux de réfugiés et des tensions à l’intérieur du pays entre les partisans des belligérants.

Le 15 octobre, l’article de «Sonntag» est repris et réinterprété par CNBC. Le jour-même, la chaîne française d’info en continu BFMTV consacre un débat aux plans stratégiques de l’armée suisse. Le lendemain, le site belge EUobserver.com écrit que «l’armée suisse se prépare aux vagues de réfugiés européens que pourrait créer une aggravation de la crise économique actuelle.» Sites spécialisés, blogs et vitrines internet de la droite identitaire relaient également la nouvelle.

Des chars dans les rues?

Résultat: Christoph Brunner croule depuis plusieurs jours sous les questions de journalistes canadiens, américains, italiens et français. «Stabilo Due n’a rien à faire avec l’effondrement de la zone euro ou un afflux de requérants d’asile grecs ou espagnols en Suisse!», répète en boucle le porte-parole de l’armée. «Il ne prévoit pas non plus des chars dans les rues de Zurich ou de Saint-Gall.» Selon Christoph Brunner, l’exercice visait plutôt à «entraîner la collaboration avec les autorités civiles», dans des cas d’empoisonnement de denrées alimentaires, d’attentats terroristes ou d’attaques contre des bâtiments sensibles, et ce en Suisse. Mais quel lien avec la crise en Europe? «Il faut bien une explication à ces événements», répond le porte-parole. Qui admet que, dans cette vision, «l’instabilité européenne rattrape la Suisse.»

Ce film de guerre n’est pas crédible aux yeux d’Yves Boyer. «On sent la volonté des autorités militaires d’inventer des scenarii destinés à justifier leur existence», commente le directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, centre d’étude indépendant basé à Paris. Que l’armée suisse planche là-dessus, soit, poursuit l’expert. Mais alors, qu’elle évite au moins les fuites, et qu’elle travestisse au mieux les pays qu’elle implique dans ses réflexions. «L’état-major suisse présuppose des faiblesses chez les partenaires de la Suisse qui n’existent pas», conclut Yves Boyer. «Je ne nie pas que l’Europe traverse des difficultés, mais il ne faut pas exagérer! La Suisse ferait mieux de réfléchir à comment coopérer avec ses voisins pour faire face à l’instabilité au Sahel et en Afrique du Nord.»

La France est à risques

Si Stabilo Due fait aujourd’hui des vagues sur la Toile, cela fait un certain temps déjà que l’état-major anticipe des troubles sociaux sur le continent. Il y a deux ans, le chef de l’armée André Blattmann avait suscité la polémique en produisant devant une commission parlementaire une carte de l’Europe des dangers. La Grèce y était décrite comme la source probable d’un afflux de requérants d’asile. Mais le Portugal, l’Italie, l’Espagne et même la France étaient eux aussi dépeints comme des pays à risque. «Pour Stabilo Due, nous avons créé une Europe virtuelle», rassure Christoph Brunner. «Nous ne voulions pas offenser d’autres pays, même s’ils se sont sans doute reconnus.»

Sur la ligne de son chef de l’armée, le ministre de la Défense, l’UDC Ueli Maurer n’excluait pas en septembre dernier «que nous ayons besoin de l’armée ces prochaines années» à cause de la crise financière et ses effets dans l’Union européenne. «La possibilité qu’un certain chaos s’installe en Europe ne doit pas être exclue et doit être discutée ouvertement», abonde John Schindler, professeur au «US Naval War College» de Newport, aux Etats-Unis. «Ueli Maurer a une attitude très honnête, il ose dire les choses, bien plus que n’importe quel autre leader politique européen. Je peux vous assurer qu’en privé, de nombreux militaires européens partagent ses craintes.»

Pas de réaction officielle

Au-delà de ces considérations stratégiques, Stabilo Due servirait à André Blattmann à «vendre» au pouvoir politique la création de quatre bataillons de policiers militaires de 1600 hommes au total. Quitte à froisser au passage nos voisins? A ce jour, aucune réaction officielle ni protestation ne sont parvenues à Berne, que ce soit au Département fédéral de la défense ou aux Affaires étrangères.

Sourires et grimaces

L’écho à l’étranger de l’exercice Stabilo Due fait réagir les parlementaires suisses en charge de la politique de sécurité, entre compréhension, agacement et amusement.

Pierre-Alain Fridez, conseiller national (ps/JU): «L’armée suisse doit apparemment se trouver de nouveaux ennemis... Stabilo Due correspond peut-être à un risque réel à moyen terme. Quoi qu’il en soit, notre armée n’est pas outillée aujourd’hui pour y répondre. En outre, je vois dans cet exercice une grande maladresse vis-à-vis de nos voisins. Se poser en îlot et vouloir se protéger de cette Europe amie me semble un peu ridicule, surtout dans un monde globalisé.»

Jean-René Fournier, conseiller aux Etats (pdc/VS): «De tout temps, notre état-major a fait preuve de beaucoup d’imagination! Je vois d’ici l’image diffusée à l’étranger, la riche Suisse qui se barricade pour protéger ses coffres-forts de la foule de pauvres Européens... Sur le fond, il est certes du devoir des responsables de la sécurité de planifier l’engagement de l’armée dans toutes les situations prévisibles, et l’instabilité en Europe en est une. Mais nous n’en sommes quand même pas là, et nos voisins pourraient se sentir blessés.»

Yvan Perrin, conseiller national (udc/NE): «Si on veut être préparé au pire, il faut bien s’exercer. Il y a deux ans, André Blattmann soulevait une bronca. Mais la Grèce est bien aujourd’hui l’homme malade de l’Europe! Et si on regarde les grandes révolutions de l’Histoire, le climat qui les précédait ressemble à celui que nous connaissons. Nos voisins n’ont donc aucune raison de s’étonner que l’armée suisse planche sur un tel scénario, tous les états-majors en font de même. Je ne prends pas ombrage du fait que la France a une armée!»