BHL Libye

L'auteur ou les auteurs de cet article n'est en rien membre du FN ou d'un autre mouvement de cette famille de pensée politique et il ne partage pas forcément les idées défendues ici

Boulevard Voltaire

Par Dominique Jamet le 24/10/2012

Ça ne leur suffit donc pas ? Ils en redemandent ? Ils veulent remettre ça ? La dernière leçon qu’ils ont reçue — les suites désastreuses de notre intervention en Libye — venant après tant d’autres, ne leur a servi de rien ? Rien appris, rien compris ? Ce n’est vraiment pas la peine d’être si intelligents pour être si bêtes, comme disait ma grand-mère.

Annoncée en première page comme « l’appel des intellectuels », Le Monde publiait hier une tribune dont les principaux signataires sont André Glucksmann, Bernard Kouchner et, bien entendu, Bernard-Henri Lévy, et dont le titre sonne comme un coup de clairon qu’auraient pu sonner ou signer Paul Déroulède, Maurice Barrès ou le général Boulanger : « Assez de dérobades, il faut intervenir en Syrie ! »

Telle est la sommation qu’adressent à la France et aux autres démocraties occidentales, accusées de « pusillanimité », les tonitruants apprentis-sorciers germanopratins de la géopolitique, interventionnistes sans frontières et surtout sans limites, qui, autodidactes en matière de stratégie et de diplomatie, ne s’embarrassent guère des quelques obstacles que leur oppose la réalité et moins encore des résultats de leurs précédentes expériences.

En l’espace de dix-huit mois, le régime dictatorial de Bachar el Assad a été confronté à une fronde qui a tourné à l’insurrection, puis on est passé de l’insurrection à la guerre civile, une guerre qui oppose actuellement deux camps dont aucun ne semble à même de venir à bout de l’autre dans un délai proche. Non seulement rien ne laisse prévoir la fin du conflit, mais celui-ci menace au contraire d’embraser toute la région, et les deux fractions opposées sont abondamment ravitaillées en armes et en combattants par des États étrangers qui se font la guerre par Syriens interposés.

Qu’importe à nos Matamores. Non seulement ils se font fort, moyennant un léger coup de pouce aux insurgés, de jeter bas le régime alaouite, mais ils ont déjà, en fins joueurs d’échecs, prévu le coup suivant, la guerre civile à venir qui succèdera à la guerre civile en cours. Car les armes fournies aux démocrates syriens, qu’on se le dise, leur permettront, après avoir réglé le compte d’Assad, de « construire une force alternative aux fondamentalistes », le but étant d’« aider à la chute de la tyrannie en place, sans encourager, pour autant, les aspirants tyrans de l’islamisme radical. » Il suffit de le dire, et la méthode a déjà fait ses preuves. Elle consiste, si l’on comprend bien, à raser les fondations sans ébranler le toit. Ainsi, en 1945, les Alliés occidentaux ont-ils entretenu l’illusion qu’il était possible de venir à bout du fascisme sans faire le lit du communisme. L’Europe a payé pendant cinquante ans le prix de cette légère erreur d’appréciation.

La brillante politique arabe menée par l’Occident depuis deux décennies, interventionniste quand il ne fallait pas intervenir, abstentionniste quand il fallait ne pas laisser faire, a fait du monde musulman un champ de ruines, puis un champ de mines. Tout a commencé par l’Irak, débarrassé du dictateur qui, pendant vingt ans, avait fait barrage contre l’Iran. Exécuté Saddam Hussein, Bagdad est aujourd’hui soumis à l’influence de Téhéran. Chassés les talibans de Kaboul, le régime fantoche et corrompu mis en place par les Américains s’effondrera au plus tard le jour où le dernier soldat de l’OTAN aura quitté l’Afghanistan, et laissera la place aux djihadistes soutenus par le Pakistan. Détrôné Moubarak, évincé Ben Ali, les Frères musulmans poussent leurs pions en Egypte et en Tunisie où la démocratie mort-née n’est qu’une façade à la Potemkine. Lynché Kadhafi, la Libye est en proie à l’anarchie et aux règlements de comptes tribaux tandis que les mercenaires du Guide déchu, abondamment pourvus en armes, ont fondé un État terroriste au Nord-Mali.

Partout, l’Islam fondamentaliste avance et notre dernière lubie consiste, pour faire pièce aux chiites soutenus par l’Iran, la Chine, la Russie, entre autres puissances de second ordre, à faire cause commune avec leurs adversaires sunnites, comme si les ennemis de nos ennemis étaient ipso facto nos amis. Aurions-nous donc plus d’affinités avec les fanatiques wahabites ou salafistes qu’avec les fanatiques sectateurs des ayatollahs et d’Al Qaida ? Au nom de quels principes ou de quels intérêts devrions-nous nous mettre à la remorque de l’Arabie ? Le despotisme théocratique qui sévit à Ryad serait-il plus compatible avec les droits de l’homme que la dictature laïque qui tient encore Damas ? Le régime que notre sottise risque de mettre en place en Syrie sera-t-il plus tolérant avec les derniers chrétiens d’Orient que le régime actuel ? Qu’adviendra-t-il dans cette hypothèse de l’ultime îlot multiculturel que reste le Liban ?

Qu’importe aux Rodomonts de l’ingérence à tout prix. Dans un rapprochement sophistique avec la guerre d’Espagne, les intellectuels signataires de l’appel à la guerre sainte contre la Syrie stigmatisent la veulerie des démocraties qui laissèrent l’Allemagne et l’Italie intervenir aux côtés de Franco. Ignoreraient-ils, en 2012, que les naïfs qui croyaient, en 1936, voler au secours de la République espagnole n’avaient d’autre rôle dans l’esprit de Staline que de contribuer à l’instauration d’une démocratie populaire de l’autre côté des Pyrénées ?

Nul doute qu’à Saint-Germain-des-Prés, on soit prêt à faire la guerre une fois de plus avec le sang des autres et les meilleures intentions du monde. Mais vaut-il vraiment la peine, sous le pavillon flatteur de la démocratie, de se battre pour l’émir du Qatar ?