Rafale b Mali

NPI

Par Jacques Frère le 14/01/2013

Alors que les opérations aériennes françaises se poursuivent et que les islamistes ont contre-attaqué au centre en direction de l’ouest du pays, les renforts français arrivent progressivement. Cette quatrième journée de l’Opération Serval a vu les combats s’intensifier et la ligne de front, que l’on disait fixée, évoluer dangereusement en direction de Bamako.

A l’est, le colonel El-Hadj Gamou, cantonné depuis six mois au Nord-Niger, vient de prendre position à Ménaka, au sud de Kidal et au sud-est de Gao, afin de prendre à revers les islamistes. Vendredi, Gamou avait pris Ménaka sans combat, la ville étant depuis longtemps désertée par les jihadistes engagés sur la ligne de front de Sévaré. La force tactique de Gamou dispose de 8 blindés légers BRDM-2, de 77 pick-up armés et de 500 soldats dont 396 sont issus de sa propre ethnie, les Touaregs Imaghads. De source militaire malienne, il s’agirait de mettre à l’épreuve Gamou et ses hommes pour tester leur loyauté et leur efficacité.

Toute la journée, l’aviation française a frappé sur la ligne de front, au centre du pays, de part et d’autre du lit du fleuve Niger, mais aussi sur les bases arrière islamistes dans le nord-est du pays. Au nord de Gao, à Taoussa, une importante base du Mujao aurait été détruite par des frappes. On notera un bombardement très violent sur Douentza. Abdoulah Abdoulah, unique Subsaharien de nationalité béninoise à diriger une katiba du Mujao (voir ici), aurait été tué. Des éléments du Mujao seraient encore présents dans Gao, sans doute la police islamique.

Au centre, comme nous l’affirmions hier soir, Alatona et Diabaly dans la région de Segou ont été attaquées par les jihadistes, des combats dureraient encore. De source locale, à la mi-journée, on affirmait que Diabaly était tombée entre les mains des islamistes. Paris évoque une « contre-attaque » des bandes armées qui sont désormais coordonnées par un seul et même état-major sous la responsabilité d’Abu Zeid et d’Oumar Ould Hamaha. Des colonnes de pick-up en provenance de la frontière mauritanienne seraient signalées, l’armée malienne a dépêché un hélicoptère d’assaut Mi-24D pour freiner cette nouvelle progression jihadiste. La présidence malienne parle d’une « action désespérée de repli des islamistes en déroute ».

Ces groupes armés peuvent bénéficier d’une logistique bien dissimulée dans la forêt de Wagadou, au nord-ouest du Mali, près de la frontière mauritanienne, zone qui avait déjà fait l’objet d’une opération de ratissage en juillet 2011 de la part des forces maliennes et mauritaniennes. Résultat de la situation militaire au centre du Mali : le consulat de France demande à se ressortissants de quitter Ségou. La situation est donc grave. Bamako serait-elle menacée ? Sans doute pas, mais localement nombreux sont ceux qui spéculent sur cette hypothèse, pensant que l’objectif de la colonne jihadiste serait d’y faire un raid éclair et d’y repartir aussi sec, à des fins de propagande. C’est sans compter les forces françaises qui reçoivent chaque jour des renforts. En fin d’après-midi, l’armée française a fait parvenir sur l’aéroport de Bamako ses 2 Mirage F1, auparavant à Ndjamena, afin qu’ils soient en mesure d’intervenir au plus vite sur la zone allant de Mopti à Ségou, uniquement pour des missions diurnes.

Au total, 5 ravitailleurs en vol C-135FR, 4 Rafale, 6 Mirage 2000D et 2 Mirage F1CR sont actuellement positionnés au Tchad. L’armée de l’air pourrait prochainement contribuer de manière accrue aux missions de renseignement en utilisant deux de ses drones Harfang depuis Niamey, au Niger. Côté ALAT, les hélicoptères du 4e Régiment d’hélicoptères des forces spéciales (4e RHFS), composé de Puma et de Gazelle, va bientôt recevoir le renfort d’au moins trois Tigre venus de Pau, vraisemblablement à bord de gros-porteur An-124 affrétés par la société ICS (source). « En 2013, la France ne peut projeter 20 VAB en Afrique qu’avec le concours de la Royal Air Force, de l’armée russe (affrétée par ICS) et peut-être, de l’US Air Force, souligne Jean-Marc Tanguy, journaliste spécialiste des questions militaires. Par chance, ces avions sont disponibles et leurs propriétaires compréhensifs de nos soucis. Sinon, il aurait fallu procéder à Bamako et à Mopti à pied… et donc, sans blindage autour. On peut s’interroger aussi sur le temps qu’il aura fallu pour envoyer quelques Tigre (trois a priori) au Mali. »

L’essentiel du renseignement provient des équipes du COS réparties au Mali, mais aussi des avions de surveillance de la marine Atlantique 2 basés implantés en Afrique de l’ouest. Pour l’heure pas de drones français, sans doute un peu d’informations issus des drones Predator de la CIA via le commandement US en Afrique. Force est de constater que notre outil de défense présente des carences inacceptables questions moyens disponibles, pour une puissance qui détient un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, c’est une honte ! Et Paris envisage de déployer 2.500 soldats au Mali. Dans quelles conditions ?

A ce stade des opérations en cours, il est nécessaire de se poser la question sur les motivations profondes de l’engagement du gouvernement dans cette opération à risques. Il est aussi utile de savoir parfaitement définir quel type d’adversaire l’armée française doit affronter puisque, à l’évidence, l’état-major parisien semble avoir sous-estimé le degré d’aguerrissement, de motivation, le niveau d’équipement et les capacités opérationnelles de ces bandes armées, se limitant à percevoir en elles de vulgaires groupes « terroristes » montés sur pickup. « Car, en l’occurrence, depuis la semaine dernière, nous n’avons pas à faire à des terroristes, mais à des combattants réguliers, explique Jean-Dominique Merchet de Marianne. Des ‘maquisards’, des ‘guérilleros’, comme on disait en d’autres temps et d’autres lieux. Au Mali, ils ne commettent pas d’attentats et ne conduisent pas des opérations clandestines. Ils se battent à découvert, à la loyale, avec leurs colonnes de 4X4 très bien armés et, semble-t-il, bien commandés. Nous avons à faire à des soldats – qui, certes, propagent une vision du monde que nous rejetons, mais à des soldats quand même. […] Les qualifier de ‘terroristes criminels’ [comme le fait le gouvernement socialiste, ndlr], c’est, au fond, emprunter à la rhétorique du discours néo-conservateur. Les guerres d’aujourd’hui sont toutes marquées par le ‘criminalisation’ de l’ennemi. Les opérations militaires finissent par devenir des opérations policières contre des ‘hors la loi’, contre des gens qui violent la morale commune. La guerre n’est plus la continuation de la politique par d’autres moyens, elle est devenue la poursuite de la Justice par d’autres moyens. » Outre le fait que Merchet semble découvrir l’eau chaude, puisque ce type de diabolisation de l’adversaire existe au moins depuis la guerre du Golfe de 1990-1991, sa mise au point n’est pas inutile afin d’appréhender avec précision la situation géostratégique.

Sur France 24, Aichata Haidara, députée malienne de Bourem (au nord de Gao), a expliqué aujourd’hui que la France avait l’occasion de redorer son blason puisque les Maliens ont mal vécu l’intervention française contre la Libye de Kadhafi en 2011, sachant qu’ils auraient à subir les dommages collatéraux de cette politique néfaste. « L’opération Mali n’est-elle pas, en définitive, une manière de reprendre aux islamistes les armes financées par le Qatar et livrées par les Alliés lors de l’opération en Libye, de mars à octobre 2011 ? », s’interroge Antoine Sfeir, géopolitologue spécialiste de l’islam et directeur des Cahiers de l’Orient.

Voilà qui donne une fois de plus raison à Marine Le Pen.

Ce matin, la Présidente du Front National expliquait que « le développement des islamistes au Nord-Mali est la conséquence directe des choix qui ont été faits, des erreurs stratégiques manifestes qui ont été faites notamment en Libye et en Syrie. » L’éradication définitive de l’islam activiste dans cette immense région d’Afrique, comme ailleurs, pourra se faire dans de bonnes conditions si ceux nous dirigent décident enfin de tourner le dos aux options géopolitiques d’outre-Atlantique qui privilégient l’ingérence et l’idéologie sur la volonté et la souveraineté des peuples et des nations. Aider un pays ami comme le Mali face à la déstabilisation islamiste, c’est aussi et surtout se pencher sur ses problèmes structurels récurrents, comme la question touareg. A l’Elysée comme à Matignon, on est très loin d’avoir cette approche pleine de bon sens.