Lure 70

Le Pays

Par Sébastien Michaux le 23/01/2013

Un résident avait notamment manqué de tuer le directeur adjoint d’une structure d’accueil pour réfugiés à Lure.

Une journée qui débute comme les autres. En cette matinée du 24 mars 2011, Erik Pagnot distribue encore les bonjours. Il salue au passage Ahmed, l’un des résidents du centre provisoire d’accueil et d’insertion de Lure. Le directeur adjoint de l’établissement vient alors d’entrer dans son bureau, lorsque le jeune Somalien de presque 34 ans aujourd’hui, qu’il venait de croiser quelques minutes auparavant avec un large sourire, se jette sauvagement sur lui un couteau à la main. Les coups pleuvent, six transpercent son corps. Erik Pagnot a un poumon perforé lorsqu’il est évacué, de toute urgence, vers le CHU de Besançon où il sera plongé dans le coma.

L’auteur présumé de l’agression, mis en fuite par l’intervention d’un agent d’entretien qu’il tente également de poignarder, est rapidement interpellé dans la rue les mains ensanglantées, retirant alors l’arme maculée de la manche droite de son blouson. Né en février 1979 en Somalie, issue d’une ethnie persécutée, Ahmed quitte son pays pour la France. Il arrive dans l’Hexagone en 2009, via le Kenya, l’Éthiopie, le Soudan et la Libye d’où il traverse la Méditerranée pour rallier Marseille. Un périple de quatre mois organisé par des passeurs, que le maçon de métier finance au prix de gros sacrifices, laissant notamment sa famille derrière lui.

Au terme de deux années passées dans la région parisienne, il arrive à Lure en février 2011. C’est là, jusqu’à présent, la triste histoire d’un réfugié politique. Qui bascule dramatiquement ce 24 mars 2011. Deux jours plus tôt cependant, le jeune homme tente de se suicider en gare de Lure. Alors, pourquoi s’en prendre au directeur adjoint de la structure qui l’héberge ? Il peine à répondre, ne se rappelle de rien. Juste comprend-on, dans ses déclarations, une forme de frustration à l’égard d’un refus de départ pour une plus grande ville ou de son transfert dans la partie du centre équipé du WiFi.

Il tente de se pendre durant sa garde à vue. Il est alors hospitalisé d’office du 24 mars au 12 mai 2011, avant d’être incarcéré à la maison d’arrêt de Besançon et mis en examen pour une double tentative de meurtre. Les trois expertises psychiatriques diligentées aboutissent à la même conclusion :  « Le sujet n’est pas accessible à une sanction pénale », ou selon une autre formule de professionnel  « n’apparaît pas réellement accessible à ». Dans la mesure où il «  était atteint, au moment des faits, d’un trouble psychique ayant aboli son discernement et le contrôle de ses actes ».

Résultat : Ahmed est présenté pour être jugé devant la chambre de l’instruction ainsi que le prévoit la loi de février 2008 relative à la rétention de sûreté et à la déclaration d’irresponsabilité pénale pour cause de trouble mental. Laquelle reconnaît simultanément l’imputabilité des faits au criminel et son irresponsabilité. Donc oui, en ont conclu les magistrats,  « il existe des charges suffisantes » contre Ahmed, «  d’avoir tenté de volontairement donné la mort » au responsable du centre d’accueil ainsi qu’à son agent.

Mais en le déclarant irresponsable, les juges ont décidé de sa remise en liberté, lui interdisant de paraître à Lure et de détenir ou de porter une arme pour une durée de cinq ans.  « Sans possibilité d’ordonner une mesure de soins ou de placement, c’est la grosse lacune de ce texte », opine Me Gardien, l’avocat du directeur dont les séquelles de l’agression se lisent toujours dans la démarche.

Et qui doit maintenant s’en aller sur un autre terrain judiciaire : celui des indemnités.