Police à Tremblay-en-France

Le Figaro

Par Jean-Marc Leclerc le 01/03/2013

L'erreur de calendrier d'un juge a conduit à relâcher les membres présumés d'un important réseau de drogue du Val-de-Marne. La police s'indigne.

«Désolant!» La réaction du Syndicat des commissaires de la police nationale ne s'est pas fait attendre. Jeudi, comme l'a révélé RTL, le tribunal correctionnel de Créteil a remis en liberté dix dealers présumés, à la suite d'une erreur de procédure d'un juge d'instruction. Le magistrat a fait une confusion entre deux dates dans le calendrier de sa propre enquête, rendant alors la détention des suspects arbitraire. Et la police ne décolère pas.

Ce dossier était pourtant emblématique du «travail de fourmi» des enquêteurs pour faire tomber un réseau de drogue. Et quel réseau! Une fratrie de Champigny-sur-Marne, qui avait mis en coupe réglée la cité des Boullereaux, considérée alors comme la deuxième plaque tournante du trafic de cannabis dans la région parisienne.

«Bienvenue à Shitland!»

L'un des trafiquants présumés était basé aux Pays-Bas, d'où provenait le cannabis, acheminé par «go fast», ces livraisons par voitures rapides. Les dealers faisaient régner la terreur dans la cité des Boullereaux, où ils avaient inscrit sur les murs «Bienvenue à Shitland!», rackettant les riverains au quotidien, leur faisant payer parfois 10 euros pour emprunter l'ascenseur des HLM, leur prélevant même, de temps en temps, une partie de leurs courses quand ils rentraient du marché. Le réseau avait été démantelé à l'automne 2011.

«Le pire, c'est que ces trafiquants vont revenir parader au nez et à la barbe des témoins, qu'ils pourront les menacer, faire des pressions de toute sorte sur de braves gens et que rien garantit désormais qu'ils se présenteront tous à leur procès prévu en avril», s'indigne un officier de police du Val-de-Marne, écœuré.

Deux ans de travail pour la police

«On ne jette pas la pierre aux magistrats, nuance le patron du Syndicat des commissaires, Emmanuel Roux, mais cette bévue aura un lourd impact. Alors que les services d'investigation ont tout donné pendant deux ans sur ce dossier», déclare-t-il.

«La procédure judiciaire, depuis la loi Guigou et tous ses avatars, est devenue tellement complexe qu'elle fait le jeu des voyous. Et la garde des Sceaux, Christiane Taubira, voudrait en rajouter une couche avec sa conférence de consensus et toutes ces réformes angéliques qui ruinent le travail de la police», renchérit Patrice Ribeiro, le secrétaire général de Synergie-officiers.

Jean-Claude Delage, le secrétaire général d'Alliance (gradés et gardiens), affirme, pour sa part: «Il serait bon que la justice s'applique le même degré d'exigence qu'elle réclame aux policiers. Or cette affaire, qui se résume aujourd'hui à ce que des délinquants présumés attendent tranquillement leur procès dehors, est dans la triste logique de ce que nous prépare la Chancellerie, sous l'impulsion de Mme Taubira, qui ne croit pas aux vertus de l'incarcération.» «Alors que dans une telle affaire, la prison a au moins l'avantage d'éviter d'exposer plus longtemps les victimes à ceux qui leur pourrissent la vie», estime un responsable policier du Val-de-Marne.

Un dossier «singulièrement fragilisé»

Le procès du réseau de «Shitland» doit avoir lieu en avril. Les suspects encourent en principe des peines de prison ferme, mais «le dossier est singulièrement fragilisé», estime un magistrat du Syndicat de la magistrature.

L'un des avocats des suspects, Me David-Olivier Kaminski, se réjouit, quant à lui, de la décision du tribunal de Créteil: «Il n'y a pas de scandale, dit-il. Le scandale, c'est de ne pas appliquer la loi. On ne peut pas dire qu'il faille condamner les délinquants avec sévérité si les juges n'appliquent pas la loi. C'est une victoire pour la justice.»

Le syndicaliste Jean-Claude Delage en appelle, de son côté, à Manuel Valls. «Le ministre de l'Intérieur a demandé depuis des mois, assure-t-il, à sa collègue de la Justice qu'elle reçoive les syndicats de policiers. Or, la garde des Sceaux ne nous a jamais reçus depuis sa nomination.» À l'entendre, le rapprochement police-justice, professé par le gouvernement, serait «à sens unique».