Questionnement

L'Est républicain

Par Françoise Jeanparis le 07/04/2013

Montbéliard. Doit-on l’appeler Thierry Jeanmougin ou Hacène Goudjili ? « Les anciens copains du collège me disent “salut Thierry”. Pour les collègues du boulot, je suis Hacène. Je m’adapte… » Mais lui, a-t-il une préférence ? Se reconnaît-il davantage dans Thierry ou dans Hacène ? « Bonne question. À force de jongler avec deux identités, d’osciller entre deux cultures, je ne sais plus… »

Silence. Le père de famille braque son regard dans un lointain qu’il est le seul à voir. Puis balance d’une voix profonde, vibrante, chaude. Une voix qui ne se galvaude pas : « Je suis Thierry Jeanmougin, fils biologique d’Antoinette, né le 20 janvier 1965 à Montbéliard. Et ça, personne ne peut le nier. On m’a volé mon identité. Ce nom que je veux légalement retrouver car il est mien ».

L’histoire de « Thierry-Hacène » est… hallucinante. Son épopée débute à une époque où être fille mère est « mal vu ». Nous sommes en 1965. « D’après ce que je sais, ma mère avait caché sa grossesse.

« On m’a volé mon identité »

Quand je suis venu au monde, il a fallu trouver un toit au bébé. J’ai été confié à une famille à Bethoncourt ». Avec un état civil (celui qui figure sur son extrait de naissance) de Pierre-Emile Jeanmougin. Émile comme son grand père dont il a retrouvé la trace « du côté de Malbouhans en Haute-Saône ». Le bébé grandit. « À la maison », tout le monde l’appelle Hacène. À l’école, il est Thierry. « Furieusement déstabilisant. Je me souviens encore de l’annonce faite un beau matin par mon prof de sport alors que j’étais en classe de cinquième. Il nous informait de l’arrivée d’un nouvel élève. En fait c’était moi le nouveau. Sous le nom de Hacène Goudjili car je venais d’être adopté par ma famille d’accueil algérienne ». Il avait 11 ans. « À la maison c’était le sujet tabou. Mes questions se heurtaient à l’omerta familiale. Depuis tout gosse, on me martelait que j’avais été adopté car abandonné par ma mère. Plus tard, j’ai appris qu’elle avait tenté de me récupérer peu de temps après ma naissance. Sous la pression et les menaces, elle a dû y renoncer ».

Aujourd’hui, Thierry-Hacène conteste la légalité de son adoption. « À l’époque », dit-il, « l’intérêt de l’enfant, on s’en fichait bien. C’était plutôt l’intérêt de la société via de petits arrangements entre amis qui primait. J’étais casé dans une famille, je rapportais des prestations. Peu importe pour la justice française de permettre à une femme algérienne d’adopter un enfant alors que l’adoption est prohibée en Algérie ». Par deux requêtes successives présentées en 1977, le tribunal accède à la demande de la mère adoptive.

L’enfant portera le double nom patronymique de Thierry Jeanmougin-Goudjili d’abord. De Goudjili tout court ensuite. Pour « favoriser son intégration dans la société », motive le juge. « Si pour ma mère adoptive, aujourd’hui décédée et pour laquelle j’ai beaucoup de respect, j’étais son fils, pour le reste de la famille, j’étais le Français, le bâtard ». Aussi, motive le tribunal en ces termes « parce que l’on croit savoir que le père de sang de l’adopté serait de nationalité algérienne ». Le salarié PSA rigole carrément. « Et pourquoi pas Belge ou Américain. Que des suppositions ». Il est dit aussi qu’il parle couramment l’algérien : « A 48 ans, tout au plus quelques brides ».

Ce père de quatre enfants, dont l’aîné se prénomme Abdelrhani, le cadet Adam, cet homme qui dit ses déceptions et ses espoirs avec tellement d’humanité, ce père donc si fier de la réussite scolaire de ses gamins se présente comme « l’homme aux deux identités ». Un double costume trop lourd à porter « car on finit par ne plus savoir qui on est. Ce sont les quiproquos permanents avec les institutions. Je veux qu’on me redonne mon nom ».

Par courrier, le Premier ministre vient de lui faire savoir que « l’affaire » avait été transmise à sa collègue de la Justice. Hacène va-t-il redevenir Thierry ?