Melenchon 1

L'auteur ou les auteurs de cet article ne sont en rien membres du Front National, du Rassemblement Bleu Marine ou d'un autre mouvement de cette famille de pensée politique -à ma connaissance- et ils ne partagent pas forcément les idées défendues ici.

Boulevard Voltaire

Par Christophe Labarde le 18/09/2013

Sur les plateaux de télévision ou sur les estrades, au fil de vos outrances improvisées et de vos dérapages contrôlés, vous persistez donc à distribuer les bons et les mauvais points, les brevets d’honorabilité et d’infréquentabilité. À souffler le show et l’effroi. À désigner les héros et les salauds. En dénonçant systématiquement la paille dans l’œil du voisin, jamais la poutre dans le vôtre.

Après avoir estimé, cet été, que le ministre de l’Intérieur (en théorie plutôt à gauche) était« contaminé par le Front National », voici que vous traitez le patron de L’Express (en théorie plutôt à droite) de « semi-lepéniste ». En oubliant au passage que n’importe qui pourrait, avec la même finesse, vous traiter de « semi-stalinien » (pourquoi pas de « 3/4 stalinien », d’ailleurs ?).

Vous avez beau jeu de dénoncer l’extrême droite : vous en êtes l’horreur symétrique !

Simple citoyen, j’observe depuis des années votre parcours d’apparatchik de métier et de professionnel du « non » : franc-maçon, syndicaliste étudiant, syndicaliste ouvrier, conseiller général, sénateur, député européen, ministre, n’en jetez plus ! Tout au long de cette carrière d’indignation à géométrie variable, vous avez trahi plusieurs amis et plusieurs partis avant, un jour, de fonder le vôtre. Pour ne plus cracher, enfin, que dans la soupe des autres, ou dans celle que vous avez déjà bue.

Pour moi qui suis particulièrement sensible, comme vous je le crois (du moins je le croyais…), à la force des mots et au sens de l’histoire, à l’intérêt de mon pays et à l’amour de mon prochain, je dois vous avouer que j’ai longtemps fait l’effort de vous écouter en essayant de vous trouver sympathique. Je n’ai pu, hélas, faire autrement que de finir par vous trouver odieux… même lorsque vous défendiez mes propres idées ! C’est dire…

Je me souviens encore de la dernière fois où je me suis déplacé pour vous écouter en meeting. Une fois de plus, j’ai détesté cette manière de faire de la politique : spectaculaire et violente, revancharde et gueularde, le verbe brûlant et le cœur glacé, la bave aux lèvres et le poing en avant. J’étais allé écouter Jaurès, je n’avais entendu que Robespierre.

Ce n’est pas parce que l’on parle fort, Monsieur Mélenchon, que l’on pense juste.

Je vous ai entendu soutenir que Cuba n’était « pas une dictature » et que le Tibet n’était « pas un pays », excuser le gouvernement chinois dans sa lutte contre le dalaï-lama (un dangereux révolutionnaire, c’est bien connu, contrairement à Fidel ou à Raúl Castro), plaider sans nuance la cause d’Hugo Chávez, appeler à la vengeance contre les patrons voyous mais à la clémence contre les ouvriers délinquants, attaquer les banquiers prédateurs « par nature », cultiver la fascination pour les pauvres et la détestation des riches, inventant au passage un délit de « sale classe »comme il y aurait un délit de sale gueule.

Gouailleur, sanguin, excessif (et donc dérisoire, comme l’aurait dit Beaumarchais), vous êtes encore de ceux qui rêvent de réconcilier la France en lui hurlant dessus. En asphyxiant d’injures tous ceux qui ne veulent ni du Grand Soir ni même du petit matin, tous ceux qui se méfient autant du Grand Bond en avant que du petit pas en arrière.

Certes, avec vous, la langue de vipère nous épargne la langue de bois. Maigre consolation. Car une vraie culture, chez vous, le dispute toujours à la mauvaise foi, un certain panache à l’odieux et un certain courage à la goujaterie. Tout le monde, au passage, en prend pour son grade. Les puissants (comme ces ministres dont vous persistez et signez pour dire qu’il est normal de les traiter publiquement de « salopards ») mais aussi les petites gens, comme ce simple apprenti journaliste dont tout le monde se souvient avec quelle morgue et avec quelle violence vous l’avez traité de« refoulé politique de la petite bourgeoisie », de « tête pourrie » et autres noms d’oiseaux trotskistes de votre invention. De ce moment-là, ainsi que de beaucoup d’autres, il reste heureusement des témoignages et des traces. Trahissant au passage votre vrai visage : celui de tous ces idéalistes de gauche surpolitisés qui aiment tant le peuple mais qui aiment si peu les gens.

La France n’est-elle pas, aujourd’hui encore, la risée du monde entier pour avoir présenté non seulement un mais plusieurs candidats trotskistes aux dernières élections présidentielles ? Et la risée de l’Europe pour continuer à afficher sans honte une « Ligue communiste révolutionnaire » (sic) ou un« Parti communiste » (re-sic) ? Je vous laisse imaginer un instant le tollé général (à commencer par le vôtre) si quelqu’un s’amusait à créer un« Parti national-socialiste »… Heureusement pour vous l’indignation, dans l’Hexagone, fonctionne toujours « à sens inique ». Tout cela ne choque personne. Certainement pas les médias pour la plupart acquis à votre cause (L’Humanité, bien sûr, mais les Français savent-ils que vous êtes arrivé en tête de la dernière élection présidentielle au sein de la rédaction du journal… Le Monde ?). Encore moins vos amis incultes ou décérébrés qui n’ont pas leur pareil – reconnaissons-leur au moins ce talent – pour faire passer les militants d’une certaine extrême (la droite) pour des criminels, et ceux de l’autre extrême (la gauche) pour des intellectuels.

Deux poids deux démesures, donc. D’un côté, tout ce qui est immédiatement qualifié de « nauséabond » (un mot popularisé en France par Bernard-Henri Lévy pour qualifier systématiquement toute pensée qui n’est pas la sienne). De l’autre, tout ce qui est justifié par la lutte des classes et la défense du prolétariat. Les forces de la honte (le génocide de race) contre celles du progrès (le génocide de classe).

Et pourtant, Monsieur Mélenchon… Pour vous qui aimez tant vous draper dans le recul de l’Histoire, face à la boucherie de la guerre, n’oublions jamais l’abattoir de la politique. Particulièrement celui de la« gauche de la gauche » que vous incarnez avec tant de fierté.

Bien sûr, il n’y a pas d’échelle de l’abject. Pas de morts qui sentiraient bon d’un côté et d’autres qui sentiraient mauvais de l’autre. Il n’y a pas plus de comptabilité de l’horreur. Il y a, en revanche, une comptabilité de l’erreur. Et une comptabilité de l’oubli. Je redis donc ici ces chiffres, que tout le monde devrait connaître par cœur mais fait semblant d’ignorer. Selon le Petit Larousse illustré , la Première Guerre mondiale a fait environ 8 millions de morts.

La Seconde Guerre mondiale, elle, a fait entre 40 et 52 millions de morts. Selon les auteurs du Livre noir du communisme dans un rapport validé, entre autres, par le Conseil de l’Europe en 2006, et sans entrer dans le détail, on estime que le nombre total des victimes du communisme dans le monde au XXe siècle « approche la barre des 100 millions de morts », entre les goulags, les purges, les déplacements de populations, les famines forcées ou involontaires, les répressions diverses, les camps, les procès, les assassinats – toujours au nom, bien sûr, de la théorie de la lutte des classes ou du principe de la dictature du prolétariat. Oui, 100 millions de victimes directes ou indirectes du communisme ! Probablement près de deux fois le total des deux dernières guerres mondiales. Faut-il vraiment en rajouter ? Personnellement, je me suis juré d’avancer dans la vie en gardant toujours ces trois chiffres à l’esprit et au cœur. Pas vous. Ni visiblement vos amis communistes, incapables du moindre mea culpa. Incapables même d’avoir au moins la décence de changer le nom de leur parti. Ayant simplement renoncé à la faucille, mais visiblement toujours aussi marteaux.

Vous rendez-vous vraiment compte de cet héritage que vous refusez d’assumer mais que vous incarnez pourtant, vous et vos « camarades » ? Pesez-vous vraiment le sens profond de cette histoire, de ces mots et de ces chiffres ? Ces jours-ci encore, voici que vous remettez ça à La Courneuve : vous êtes à la Fête de l’Humanité sans comprendre que l’humanité, elle, n’est jamais à la fête avec vous.

En écrivant ces lignes, j’entends à l’instant, à la radio, votre collaborateur Pierre Laurent expliquer avec des trémolos dans la voix combien le mot de« communisme » reste « un mot magnifique parce qu’il signifie le bonheur des autres ». Ben voyons !

L’enfer (même si vous n’y croyez pas…) est pavé de bonnes intentions. L’Histoire aussi (toujours elle, décidément). Elle nous enseigne d’ailleurs cette autre terrible leçon : ceux qui veulent « le bonheur de tous » sont de bien plus grands criminels que ceux qui veulent le malheur de quelques-uns. Le rouge tue plus que le noir.

Pour notre plus grande chance, n’est pas Staline ou Mao qui veut. Face aux grands prédateurs de l’Histoire, vous ne resterez heureusement qu’une petite frappe de l’actualité. Un gueulard et un gesticulateur sans grande conséquence mais non sans responsabilité : certains ont du sang sur les mains, d’autres sur la langue : taisez-vous donc, Monsieur Mélenchon !

copie : Monsieur Pierre Laurent, secrétaire national du Parti communiste français.