Rochedy FNJ 1

Tribune libre de Julien Rochedy, directeur national du FNJ du 31/10/2013

Il nous arrive souvent de discuter avec des libéraux qui se plaignent de la trop grande place de l’État dans l’histoire et la culture française, et qui, du coup, ne comprennent pas que Marine Le Pen parle d’État-stratège. Eux, qui rêvent d’un État réduit à ses fonctions régaliennes et le plus en retrait possible face à l’individu, voudraient volontiers que l’on détricotât l’État français, à leurs yeux toujours trop tentaculaire, bureaucratique, pesant de ses lourdeurs tel un monstre froid qui anesthésierait le potentiel de l’entreprise et de l’initiative privées. Leurs attaques, qui ne datent pas d’hier, sont aujourd’hui revigorées par l’ère du temps, lequel croit avoir découvert « l’individu », « l’homme » et la « liberté » à la face du monde. La mondialisation et l’américanisation de la vie concourent à ce tropisme. Dans ce monde nouveau, un État-nation français n’aurait plus vraiment lieu d’être ; celui-ci n’aurait qu’à assurer les meilleures garanties possibles pour intégrer l’individu dans le monde capitaliste. Permettre aux hommes de réussir économiquement et de vivre leur vie comme bon leur semble, voilà les seuls objectifs qu’un État aurait à poursuivre. Dans ces conditions, peu importe que l’État soit européen, américain ou pourquoi pas, demain, mondial – et s’il veut être encore « français », qu’il se contente seulement d’en porter le nom. Le reste serait de trop.

Ces libéraux n’ont précisément plus la France en tête, car le logiciel et le rêve français sont absolument l’inverse de ces désidérata. C’est ce que, justement, Marine Le Pen a compris.

Que l’on considère une minute la nature même de la France : composée de différentes ethnies, de différents territoires, cultures et langues, notre nation doit tout à l’État. Jamais un Languedocien et un Breton eussent pu communier ensemble si une force centrale ne les avait pas invités à le faire. Je dis « inviter » et c’est là un doux euphémisme, puisque nous savons bien que cela se fît souvent par la force et la contrainte. Il n’empêche : création historique, la France est devenue. Elle s’est inscrite dans le monde et l’Histoire, et a articulé une identité singulière entre cultures locales et culture nationale. S’il nous arrive hélas ! de l’oublier, il suffit de discuter avec des étrangers pour se rendre compte qu’ils savent, eux, ce qu’est « un Français » dans son caractère et dans ses mœurs. Ceci prouve que la France est, en dépit du fait qu’elle fut à l’origine une création artificielle.

Le modèle français est d’abord un modèle romain, dont il est l’héritier direct. Ce que Rome était pour l’Empire, Paris l’est pour l’Hexagone. A travers la couronne, les lauriers ou le parlement, l’État a été le point de convergence d’un ensemble de territoires, ainsi que leur aiguillon.

L’État-nation France se devait de garantir une égalité des territoires, de lancer de grands plans d’ordres économique, politique et militaire dans une conception nationale. Puisqu’il était le dépositaire de la nation, il devait prendre en charge le concept même de stratégie nationale. Il devait surtout incarner la nation, c’est-à-dire représenter l’indépendance et la souveraineté, vis-à-vis de l’extérieur, des peuples qui s’étaient mis sous sa protection. Le pendant de cette incarnation de la nation était aussi de fondre le mieux possible en un même faisceau les individus et ces mêmes peuples pour qu’ils n’en forment plus qu’un. Certes, l’équilibre est toujours précaire entre le privé et le public, mais tel était l’objectif de là France, issu de sa nature : créer la chose publique, la res publica, et considérer que celle-ci était supérieure à l’individu.

J’ouvre une petite parenthèse pour répondre aux libéraux qui pourraient faire des cris d’orfraie pour la défense de l’individu et de sa liberté. Hegel considérait qu’il y eut un moment grec supérieur à tous les autres moments historiques, que l’Antiquité grecque avait fourni des exemples parmi les plus accomplis de ce que pouvait réaliser l’espèce humaine. Il justifiait cette réalisation par l’idée qu’un Grec était par nature lié à la vie de la cité. La chose publique et lui-même ne faisaient qu’un. Or, dois-je le préciser, cette abnégation apparente, cette disposition politique, ont pourtant produit des types individuels parmi les plus libres et les plus extraordinaires. En s’attachant à plus grand que lui, l’individu ne s’écrase pas, il s’élève au contraire.

Revenons à l’État France : des écueils terribles et néfastes le guettent et l’ont toujours guetté. Pour que celui-ci puisse incarner dans toute sa splendeur la nation et soit utile au peuple qu’il chaperonne, il faut que celui-ci soit ouvert à tous, qu’il soit réellement l’expression et le conducteur des volontés populaires. Si celui-ci s’embourbe dans la défense d’une oligarchie et n’est représenté que par celle-ci, alors se crée un gouffre immense avec l’objet pour lequel il est fait. De même, si l’État se transforme en assistante sociale qui ne parle qu’en termes de protections et aides de toutes sortes à fournir aux individus, alors il s’enferme dans une bureaucratie si contraire à l’aiguillon qu’il se doit d’être. Michelet disait que « l’action, c’est sa vie », en clair si l’État ne demande plus rien, s’il ne propose plus rien comme projet collectif, s’il n’est pas dans une action perpétuelle pour mettre en mouvement les gens et les terroirs, alors il finit effectivement par écraser les initiatives et à faire vivre sous perfusion un nombre toujours plus grand d’hommes trop contents de pouvoir se laisser aller. En réalité, l’État que les libéraux conspuent, c’est un État qui est déjà mort.

L’État n’a également plus rien à faire lorsqu’il s’insère dans des instances supranationales pour le guider sur le plan économique, politique ou diplomatique. Sa nature est d’être libre. S’il ne possède pas cette indépendance, il ne peut répondre aux citoyens qu’il dirige et incarne. Il n’a plus qu’a disparaitre car son rôle est de commander et d’incarner – de commander parce qu’il incarne et d’incarner parce qu’il commande. Si l’État-nation France ne commande plus, mais s’en remet pour cela à des instances européennes, américaines ou mondialistes, alors il n’incarne plus non plus. Il ne sert donc à rien. C’est la raison pour laquelle les libéraux sont bien inspirés lorsque, dans les conditions actuelles, ils appellent à sa suppression. En l’état actuel des choses, ils ont raison.

Le fait est que lorsqu’on aime la France et que l’on se réjouit de sa création historique, on ne peut que souhaiter la réémergence d’un État-nation solide et stratège. Les grands hommes politiques qui ont fait ce pays ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, et ceci prouve que cette question est supérieure au petit questionnement droite-gauche. Les libéraux s’amusent à trouver dans cette volonté des inclinations gauchisantes. Soit, mais ce serait alors considérer que les rois de France, Colbert, Bonaparte, De Gaulle et j’en passe, étaient de gauche. Pourquoi pas après tout, mais il y a du ridicule là-dedans… La question de l’État en France n’est pas politique, elle est essentielle, elle est naturelle : l’État est la France comme la France est l’État, et on nous retrouvera sur la scène du monde que lorsque nous aurons revivifié ce qui nous fait par nature : l’État-nation.