Poilus 1914-1918

Tribune libre de Paul-Marie Couteaux du 04/11/2013

La fièvre commémorative des années Mitterrand reprend de plus belle à l'approche du centenaire de 1914, dont la préparation, outre une floraison d'ouvrages et de films annoncés à tue-tête, est déjà marquée par la mise en place d'une Commission que préside le très gauchisant Antoine Prost. Celui-ci annonce la couleur, délibérément idéologique, en choisissant d'honorer, non les millions de soldats qui, dans des conditions épouvantables, ont repoussé l'invasion allemande, mais les quelques dizaines de pauvres hères fusillés en 1917 pour insoumission.

L'intention est transparente : plutôt que de célébrer l'effort héroïque de tout un peuple, ce centenaire fournira l'occasion d'un prêchi-prêcha pacifiste doté des habituels échos européistes qui conviennent à la pensée dominante ; on insistera sur « l'absurdité de la guerre », dont il suffira d'escamoter les causes réelles pour jeter un commun anathème sur le « nationalisme », mot impropre mais bien entendu requis pour s'étendre aux nations elles-mêmes, la française en tête -dans la ligne de l'impérissable ineptie de Mitterrand énonçant un jour à Strasbourg : « la nation c'est la guerre ». Sera ainsi cachée, et même niée, la responsabilité principale du grand conflit mondial comme le sera le degré inédit de violence et de sauvagerie guerrières, lesquels sont accablants pour l'Allemagne.

La guerre, c'est l'empire qui la provoque -en l'occurrence, le renouveau du vieil impérialisme germanique, brisé par les traités de Westphalie mais renaissant au fil du XIXe siècle : la grande Allemagne voulue par Bismarck fut impériale, le IIe Reich de Guillaume le fut aussi, comme le IIIe Reich d'Hitler : il y a une parfaite continuité entre ces séquences, et l'historiographie contemporaine, y compris l' allemande, le reconnaît peu à peu. Si, en 1961, l'historien allemand F. Fischer souleva une vive polémique Outre-Rhin en affirmant, dans son célèbre ouvrage « Les buts de guerre de l'Allemagne impériale » : « Dans la mesure où l'Allemagne a voulu, désiré et même favorisé une guerre austro-serbe, et dans la mesure où, confiante dans la suprématie de ses armes, elle l'a laissé éclater en juillet 1914 en pleine conscience d'un risque d'embrasement avec la Russie et la France, les autorités allemandes portent une part de responsabilité décisive » dans, le déclenchement d'une guerre généralisée, il n'en reçut pas moins, peu à peu, le soutien de la plupart des historiens européens; aujourd'hui August Winkler peut écrire sans soulever le scandale que « L'objectif de la Première Guerre mondiale n'était rien d'autre que l'hégémonie en Europe et l'ascension vers la puissance mondiale. L'armistice fut ressenti par les Allemands comme une injustice criante, bien qu'il préservât le Reich et qu'il lui ménageât la possibilité de reprendre la course pour la compétition mondiale. Il n'y eut alors ni débat ni autocritique sur les causes de la guerre, malgré la publication en avril 1919 d'un recueil de décisions gouvernementales, dont le contenu ne laissait planer aucun doute sur le fait qu'en juillet 1914 les autorités allemandes avaient tout fait pour attiser la crise ». En somme la continuité 1870-1940 est désormais admise, et généralement attribuée au fameux Sonderweg, « cette voie particulière » qui inspira à l'Allemagne, refusant la modernité européenne, notamment française, une politique autocentrée, qui l'institua comme gardienne des valeurs européennes, et se traduisit par l'agression récurrente contre ses voisins (le Danemark, l'Autriche, la Pologne, la France), l'avènement de l'impérial-socialisme hitlérien n'étant que l'apothéose d'une politique vieille de soixante ans.

Il est à craindre que, à la faveur du centenaire de 1914, la polarisation sur le crime de toute guerre, la tragédie des fusillés et les terribles conséquences de « la boucherie », masqueront ces évidences et peut-être même le simple fait que, comme ce fut le cas en 1870 et comme ce le sera en 1940, ce sont les troupes allemandes qui ont attaqué les armées françaises se trouvant sur la défensive et qui par trois fois reculèrent au point de mettre Paris à la portée des canons ennemis, ou de livrer la capitale. Fort intéressant eut été pourtant le parallèle entre les trois épisodes de l'impérialisme allemand : le plan de Bismarck qui voulut la guerre pour sceller l'unité allemande autour de la Prusse, lui offrant même de deux grandes provinces françaises, ensuite l'impérialisme de Guillaume II dont toute la politique s'orienta vers la préparation de l'offensive contre la France, et qui fit de la guerre de conquêtes « l'essence même de la politique germanique », et, dans la foulée, du projet hitlérien, exposé dès « Mein Kampf », qui consistait rien moins que de réaliser autour de l'Allemagne l'unité de l'Europe. Chaque fois le scénario se répéta, poursuivant une même tragédie qui ne s'arrêta que par la ruine du conquérant -les témoignages ahurissants viennent à la surface sur la cruauté de l'envahisseur de 1870 spécialement dans le Nord puis dans les provinces conquises, cruautés renouvelées à plus grande échelle de 1914 à 1918 où des civils et des familles entières furent exterminées sans raison, pour ne rien dire de ce que fut l'apocalypse de la « Seconde » Guerre mondiale.

De ce point découleraient bien des vérités cachées, qui renouvellent l'interprétation du drame de 1914, et le long « suicide de l'Europe » qu'il ouvrit : d'abord, celui-ci n'est pas imputable aux nations, attendu qu'il fut déclenché, non par un nationalisme (mot qui signifie en français un système d'organisation du monde reposant sur des nations souveraines), mais par un impérialisme pur, qui est exactement son contraire. Ensuite, que l'Allemagne, en s'obsédant à faire l'unité de l'Europe autour d'elle, en brise finalement toute voie réaliste, fondée non sur l'imperium mais sur la coopération des Etats. Enfin que, aussi centrale fût-elle, la date de 1914 ne représente qu'un temps au milieu d'un phénomène plus large : soit une guerre de 75 ans « remontant » à 1870, soit une nouvelle « Guerre de Trente ans » (1914-1945), ce qui fut notamment la thèse du Général de Gaulle, telle qu'il l'exprima sans détours à Bar-le-Duc le 26 juillet 1946 :

« Ceux des nôtres qui naguère attaquèrent sur la Marne ou sur l'Yser ne différaient en rien de ceux qui, hier, s'accrochaient à la Somme, s'acharnaient à Bir-Hakeim et libéraient l'Alsace ». Ceux qui défendirent le territoire national étaient les mêmes en 1914 et 1940 ; ceux qui l'attaquaient aussi; les bénéficiaires en furent aussi, dans les deux cas, les Etats-Unis, baptisés sauveurs d'une Europe qu'ils avaient pourtant laissé s'entre-déchirer, n'intervenant dans les deux cas qu'au dernier moment. De même, c'est beaucoup dire qu'il y eut un « entre-deux-guerres » quand le conflit ne cessa pour ainsi dire jamais, des Dardanelles à l'Occupation de la Ruhr, de celle-ci aux menaces d'Hitler et à la reprise ouverte de la conquête...

En développant le concept de « Guerre de Trente ans », de Gaulle entendait dépasser la coloration idéologique que communistes et socialistes entendaient donner à ce qu'ils appelaient la « résistance au nazisme », pour se concentrer sur l'impérialisme allemand ; il était bien placé pour connaître et juger l'affaire, et saisir l'essentiel : que la Grande Guerre ouverte en 1914 dura trente année, et qu'elle ne fut qu'un seul combat.