Marine & Bonaparte

Tribune libre de Julien Rochedy, directeur national du FNJ du 05/12/2013

Il manque en France un vrai cercle de réflexion politique bonapartiste, et mieux encore : un véritable courant qui s’assume comme tel. Le bonapartisme depuis cinquante ans en France, c’est un qualificatif apposé sur quelques élans, des discours et éventuellement une geste, mais jamais un englobant, une caractéristique signifiant un ensemble cohérant, comme si ceux-ci avaient définitivement disparus de notre vie politique. Pourtant, René Rémond avait bien qualifié une partie de la droite comme étant « bonapartiste », laquelle possédait des attributs spécifiques la définissant exactement sur l’échiquier. De celle-ci, nous n’en entendons plus parler. 

Dans la pratique du pouvoir, tout semble s’être coagulé dans un orléanisme bon teint ; qu’ils viennent de la droite ou de la gauche, tous nos hommes politiques font désormais invariablement du libéralisme radical. Or, il existe dans les inconscients français ce désir qu’on appelle « bonapartiste » ou « gaulliste », ce dernier étant fils du premier. Régulièrement, les sondages montrent que les citoyens souhaitent conserver leur indépendance nationale mâtinée d’une certaine gloire patriotique, souhaitent un pouvoir central assez fort pour résister aux corps intermédiaires qui, en France, prennent assez traditionnellement la figure de nouveaux féodalismes (lobbies, régionalismes, communautarismes), et souhaitent l’équilibre entre, à la fois, tradition et modernité, parlementarisme et monarchie (tel est la nature de la Vème République) et capitalisme et socialisme (la troisième voie bien illustrée par l’Etat-providence). S’il fallait s’en convaincre, il suffirait de bien observer les campagnes électorales, notamment la présidentielle, dans lesquelles les différents candidats jouent tous plus ou moins sur les ressorts et les thèmes « bonapartistes ». Fierté nationale, rôle de l’Etat, contrôle de la haute-finance, bravades vis-à-vis de l’Europe : tous savent faire vibrer les cordes de la tradition bonapartiste française pour se faire élire. Le malheur est que l’instrument devient atone une fois l’élection révolue. 

Il semble toutefois qu’il existe à nouveau dans le paysage politique français un mouvement d’essence bonapartiste qui ne se contente pas d’emprunter certains slogans et une certaine gestuelle (comme pouvait le faire de temps en temps un Nicolas Sarkozy), mais qui innerve son projet tout entier de principes et valeurs bonapartistes. Qu’on ne se trompe pas sur ce que nous entendons par bonapartisme : il ne s’agit en aucun cas, comme ce pouvait être encore le cas au XIXème siècle, d’une loyauté particulière à la famille Bonaparte. En dehors de la légitime reconnaissance à avoir vis-à-vis des deux Bonaparte qui ont dirigé la France dans l’Histoire, être « bonapartiste » ne signifie plus souhaiter le retour de l’empire par la restauration de la famille impériale : nous laissons volontiers ce bonapartisme folklorique aux associations du type « France Bonapartiste ». Le bonapartisme dont nous parlons ici est celui de la tradition politique qu’il caractérise, nous parlons de ses valeurs, de ses principes, du positionnement qu’il suppose, et dans cette optique, nous arguons que le Front National de Marine Le Pen est le mouvement qui, aujourd’hui, les incarne au mieux.

Il apparait en effet que, mis à part le militarisme et les modalités d’accession au pouvoir (lesquels appartiennent plus à l’époque et aux circonstances plutôt qu’à ses principes mêmes), le marinisme, après le gaullisme, est un bonapartisme. Pour le démontrer, nous pouvons aisément mettre en parallèle les idées fondatrices du bonapartisme et le projet actuel de Marine Le Pen.

D’abord, le bonapartisme est basé sur la ratification plébiscitaire du projet politique. Napoléon fut le premier homme politique français à mettre en œuvre un plébiscite (un référendum) pour légitimer sa politique. Lien direct entre le souverain et le peuple, pratique on ne peut plus démocratique, le référendum n’est non seulement plus utilisé par nos hommes politiques actuels, mais, pire encore, lorsqu’il leur arrive d’en proposer un, ils ne le respectent pas (nous pensons évidemment au dernier référendum, celui sur la Constitution Européenne en 2005). Marine Le Pen souhaite, elle, une république référendaire, dans la pure tradition bonapartiste et gaulliste. Sur tous les grands sujets qui engagent la destinée de la nation, elle souhaite consulter les Français par ce vote direct

Le bonapartisme, c’est surtout ce que le Général De Gaulle a exprimé lorsqu’il disait avoir « une certaine idée de la France ». En effet, la condition première et incontestable pour être bonapartiste est d’être un patriote, ce qui signifie ne pas supporter que la France soit soumise à des instances au-dessus d’elle (quelles soient européistes, mondialistes, atlantistes etc.), ne pas supporter que sa voix s’affaiblisse dans la monde, ne pas supporter qu’elle décline dans tous les domaines, de l’économie à la culture en passant par l’armée. Etre un patriote, c’est défendre en toutes circonstances la liberté de son pays et sa gloire dans le monde. Dans cette perspective, Marine Le Pen est bien évidemment la mieux placée pour s’attribuer ce qualificatif, puisque c’est la seule qui veut arrêter que la France reçoive des ordres d’autres structures et d’autres pays (par l’intermédiaire de la commission européenne ou de l’OTAN par exemple) et qui tient à ce qu’elle porte une voie différente entre grandes puissances de l’ordre international, ce qui, en ce XXIe siècle, peut seul lui garantir un certain prestige.

Dans l’idée très bonapartiste de recouvrer une certaine puissance, il n’y a pas dans le programme de Marine Le Pen qu’une idée à avoir de la France, en préalable à toutes actions politiques, il y a aussi des projets concrets : conserver un certain budget pour l’armée, budget qui serait sanctuarisé dans la Constitution, lancer de grands plans de relance par l’Etat-Stratège pour développer des secteurs clefs (comme l’économie maritime, susceptible de faire de la France une immense puissance mondiale), alléger le poids des charges, des impôts et de la dette (lesquels sont liés) par la restauration de la banque de France (qui a été créée, rappelons-le, par Napoléon Bonaparte), utiliser la monnaie comme une arme économique (à l’instar des choix pris par le Général De Gaulle sur le Franc) et réindustrialiser le pays grâce à un mélange équilibré de protectionnisme et d’interventionnisme qui, là encore, furent des outils particulièrement prisés de l’Empereur.

On entend régulièrement les observateurs politiques et journalistiques parler du « tournant social » impulsé par Marine Le Pen au Front National. En effet, ce mouvement évoque régulièrement les entorses à l’Etat-providence et dénonce l’augmentation de la pauvreté et de la précarité. Ceci ne peut que faire échos au programme d’extinction du paupérisme que Napoléon III avait entamé.

Vis-à-vis de l’économie et de la finance, qui connait l’Histoire napoléonienne sait avec quels égards l’Empereur traita les financiers. En digne héritier, la Général De Gaulle rappela que « la politique de la France ne se décide pas à la corbeille ». Nous vivons aujourd’hui une époque dans laquelle la politique semble dictée par la finance internationale, organisant toute seule le calendrier des crises, soumettant les Etats par la dette et imposant des politiques d’austérité contraires à la relance de l’activité économique. A ce niveau, Marine Le Pen est, des hommes politiques contemporains, celle qui va le plus loin dans la volonté de maîtriser la finance, dans la volonté de faire toujours primer la politique (qui est ordonnance de l’esprit) sur l’économie (qui est pure voix de la chose). Le concept qu’elle développe est en effet celui de l’Etat-Stratège, celui qui peut intervenir quand l’intérêt national est en jeu, celui qui peut aider à la relance ; celui qui, enfin, se serait débarrassé de la Loi de 73 l’obligeant à emprunter non pas à sa banque central mais aux banques privées, le plaçant de fait dans une situation de dépendance.

Ce rôle dévolu à l’Etat est une constante bonapartiste : rien ne doit être au dessus de lui car il est une émanation de la volonté populaire et démocratique. C’est pourquoi celui-ci devait être hier plus fort que les féodalismes et les corps intermédiaires, comme il doit être aujourd’hui plus fort que le régionalisme et le communautarisme. Or, cet idéal jacobin est désormais totalement porté par Marine Le Pen : dans son projet, il convient de revenir sur une certaine décentralisation qui ne fonctionne pas et doit faire respecter ses principes et valeurs par toutes les communautés, religieuses ou autres. A propos des communautés religieuses, on se rappelle avec quelle autorité Napoléon convoqua le Sanhédrin juif pour fixer les règles de la pratique judaïque en terres de France. Il supprima dans la pratique religieuse juive de France tout ce qui ne convenait pas, selon lui, à la France. Aujourd’hui, il apparait que seule Marine Le Pen veut et peut imposer à la pratique religieuse musulmane le respect des règles et des valeurs françaises.

Enfin, la nature du bonapartisme est son positionnement sur l’échiquier politique. Refusant d’être l’homme d’un parti, un dirigeant bonapartiste veut être au dessus d’eux pour n’être qu’à la France. Ainsi, déjà, Napoléon disait : « Ni bonnet rouge [les républicains] ni talon rouge [les royalistes], je suis national ». De Gaulle déclara : « ni de droite ni de gauche, je suis de France » et aujourd’hui, Marine Le Pen, à la surprise de nombreux observateurs, a fait du « ni droite ni gauche » son véritable marqueur politique. Il arrive souvent dans l’Histoire de France, notamment en période de crise, que les partis traditionnellement opposés se révèlent aussi impuissants les uns que les autres, ouvrant ainsi un espace politique à d’autres formations qui, plaçant l’intérêt national en danger au dessus de tout, cherchent à rassembler les Français d’où qu’ils viennent autour d’un projet patriotique. On peut dire, si l’on veut, que Marine Le Pen n’y parvienne pas encore tout à fait, mais on ne peut pas dire que là n’est pas toute sa volonté.

On pourrait continuer comme cela longuement, en trouvant d’autres similitudes (comme par exemple l’idée d’un mariage entre le respect des traditions et la modernité, que Napoléon symbolisa par le concordat et le rappel des émigrés) ou en approfondissant celles déjà évoquées. Ceci pourrait être l’objet d’un cercle de réflexion centré sur l’idée du bonapartisme et de son actualité. Pourquoi pas. Mais hormis en faisant preuve d’une mauvaise foi insupportable, il nous apparait difficile de ne pas admettre qu’aujourd’hui, le marinisme s’inscrit dans la pure tradition française du bonapartisme. On peut s’y opposer et lui préférer ce qu’on qualifierait, selon, d’orléanisme ou de radicalisme ; lui préférer le libéralisme, le parlementarisme, l’européisme, l’atlantisme, le régionalisme, le multiculturalisme etc. C’est ce que, manifestement, lui préfèrent de loin et la gauche et la droite aujourd’hui. Mais ne nous y trompons pas : avec Marine Le Pen et le Front National, gauche et droite confondues ont bien à faire face à un nouveau bonapartisme.