Oullins (69) réfugiés

Après avoir défilé contre l'arrivée de nouveaux demandeurs d'asile, la commune de l'agglomération lyonnaise a accepté l'installation d'un camp.

Coincés entre une voie ferrée et un foyer de jeunes travailleurs, 5000 m2 de terrain ont été déboisés et grillagés, des préfabriqués pour accueillir des logements et une école primaire ont été installés. C'est ici à Oullins (Rhône), au cœur de la zone industrielle de cette commune, qu'a été installé, malgré l'hostilité du maire, un campement dit temporaire accueillant 147 demandeurs d'asile dont plus de la moitié a une brève histoire commune, celle d'avoir partagé la même misère sous le pont Kitchener, à Lyon, durant plusieurs semaines cette année. Les autres réfugiés viennent d'ailleurs. Une trentaine d'enfants de toutes les nationalités réunies dans le camp, Albanais, Soudanais, Russes, Géorgiens, Ukrainiens, Kosovars, Kurdes, sont inscrits à l'école. Lucile, l'institutrice, qui enseigne en français, a déjà appris à multiplier les astuces pour se faire comprendre.

Le système D pour communiquer est d'ailleurs la règle au sein de ce site ouvert depuis la mi-novembre. L'association Forum Réfugiés, qui se charge de l'organisation, fait preuve d'une constante imagination pour informer les adultes demandeurs d'asile sur l'évolution de leur dossier. «On ne peut pas recourir à un interprète à chaque fois. Ce serait trop coûteux», indique Nina, assistante sociale, intégrée à une petite équipe détachée sur place. «On parle avec les gestes, on fait des dessins, on utilise les quelques mots étrangers appris et… on y arrive», poursuit-elle.

Cette solution - une présence multiethnique sur un même site - a finalement été retenue par les pouvoirs ­publics. Initialement et sur ordre préfectoralOullins avait été sommé d'accueillir la quasi-totalité des 400 réfugiés du pont de Kitchener, à Lyon, en grande majorité des Albanais. Mais, sous la pression du sénateur maire de la ville, François-Noël Buffet (UMP), opposé à cette décision et soutenu par le ministre de l'Intérieur, Manuel Valls, le préfet du Rhône a dû revoir sa copie. Les 400 Albanais ont été dispersés sur huit sites, répartis sur trois départements: Rhône, Isère, Ardèche. Oullins, qui en accueille donc une partie, aux côtés d'autres réfugiés, ne reçoit, par ailleurs, que des familles.

Un quotidien répétitif

Jean-François Ploquin, le responsable de Forum Réfugiés, défend également cette organisation : «Les bungalows, avec chambre, pièce de vie commune et sanitaires, sont adaptés aux familles qui peuvent retrouver une intimité. Ensuite, il faut privilégier la mixité des nationalités sur un lieu d'accueil pour éviter la logique communautaire», dit-il en approuvant aussi la mise à contribution des trois départements. «Même si le Rhône représente 53 % des demandes d'asile de la région Rhône-Alpes, il est souhaitable de déconcentrer l'accueil…» souligne-t-il.

Quant au maire, au départ très hostile à l'idée d'accueillir ces demandeurs d'asile expulsés de leurs campements sauvages lyonnais, il se montre aujourd'hui rasséréné. «Le site est encadré», dit-il. En septembre dernier, l'élu et les riverains avaient manifesté pour s'opposer à l'arrivée prochaine de plusieurs centaines d'Albanais. «Combien seront-ils finalement à ­s'installer dans cette commune de 26 000 habitants?» s'inquiétaient-ils. Sous leur pression, le nombre de réfugiés nouveaux arrivants est passé de 300 à 147.

Dans ce «village» de dimensions ainsi plus réduites et normalement ouvert jusqu'au 31 mars, les équipes de Forum Réfugiés essaient de donner un sens à la vie de ces 28 familles plongées dans un quotidien répétitif, dans l'attente, espèrent-elles, d'obtenir l'asile. Les journées sont longues, notamment pour les hommes. «Ces personnes sont issues de sociétés patriarcales, où l'époux travaille pour rapporter la paye. Il se sent aujourd'hui inutile», s'inquiète Marianne Colovray, responsable du village.

Les femmes, elles, ne comptent pas les heures, tenues aux tâches ménagères sans aucune commodité. Selon les régimes administratifs, certains vont chercher leur repas le midi, à l'Armée du Salut. Soit trois heures de bus et d'attente environ chaque jour. D'autres jonglent avec 11,20 euros par jour et par adulte pour couvrir toutes les dépenses de la famille. C'est le cas de Khatouna, débarquée en France il y a plus d'un an, avec ses quatre enfants et son époux. Mais pour cette femme de 39 ans, qui ne parle pas le français, il n'y a pas lieu de se plaindre. «Tout va bien», traduit pour elle son fils, Micha (1), âgé d'une dizaine d'années. Cette famille kurde qui a fui la Géorgie, puis la Russie avant de rejoindre le sol français a connu la rue durant trois mois. Ce bungalow était alors tout simplement inespéré.

Sur le lit des deux grandes sœurs de Micha, un ordinateur allumé fait apparaître une page Facebook. «On communique avec nos amis et, avec l'ordinateur, on regarde aussi la télévision», poursuit le garçonnet, dont la scolarité a été interrompue en raison de complications administratives. Avec ses deux sœurs, et alors que le petit dernier a déjà rejoint l'école primaire du campement, il devrait toutefois, à terme, retourner dans un collège de Lyon où il était déjà inscrit l'an passé. Pour les autres enfants du site et en âge d'être collégiens, une classe unique dans un préfabriqué vient d'ouvrir. Vingt-quatre élèves s'y rendent hors vacances.

Solidarités

«L'école rythme les journées tout comme les rendez-vous que nous organisons avec les adultes pour constituer leur dossier», relate Marianne Colovray. Avec un interprète cette fois, l'équipe de l'association couche sur papier les parcours de vie soumis ensuite à l'Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides), chargé de délivrer ou non le droit d'asile. «On les prépare aussi à l'entretien avec un responsable de l'office où ils se rendront seuls en région parisienne», poursuit-elle en s'efforçant de garder la bonne distance avec ces demandeurs d'asile. «Il faut éviter la relation de dépendance entre eux et nous», affirme-t-elle, désormais habituée à gérer les suites de cette installation plutôt médiatisée. À Oullins, certains craignent et désapprouvent toujours la présence de ces réfugiés, mais d'autres à l'inverse, ne savent plus comment faire pour aider ces familles, littéralement prises d'assaut au début! Forum Réfugiés, elle-même dépassée par des sollicitations de toutes sortes, a dû encadrer cette générosité débordante. Des permanences sont désormais prévues pour les élans du cœur.

(1) Le prénom de l'enfant a été changé.

Par Angélique Négroni le 30/12/2013