Marine_et_Sophie_Montel

Lorsqu’elle arrive, mercredi 18 janvier 2012 vers midi, à la « portière » principale du centre de production PSA à Sochaux, Marine Le Pen, en lice pour l’élection présidentielle, trouve la place déjà occupée. Militants du Front de gauche et du Parti communiste y distribuent leurs tracts. La présidente du FN n’en a cure. L’essentiel pour elle est ailleurs : il n’y a pas de manifestation hostile à son encontre. Certes, nombre d’ouvriers gardent les vitres de leurs voitures closes en circulant sous son nez, d’autant que la scène est filmée de partout. Quelques mots peu amènes fusent ici ou là. Certains jouent la carte de l’humour, tel cet employé d’origine maghrébine qui lance, rigolard : « Il ne faut pas rester ici, Madame Le Pen, c’est plein d’Arabes ! ». Mais il y a aussi des sourires appuyés, des gestes discrets et des encouragements non dissimulés. « On va gagner ! », crie au passage un conducteur tandis qu’un autre descend de son auto. Il veut serrer la main à la députée européenne qui déclame en plein-vent son discours sur le « libéralisme » et la politique de Bruxelles « qui appauvrit les plus pauvres ».

Le temps, depuis, a passé dans le Pays de Montbéliard et alentour. Nicolas Sarkozy a été battu par François Hollande. Le Parti socialiste et ses alliés ont remplacé au pouvoir l’UMP et les siens. Le Front de Gauche reste stoïque dans l’opposition. La crise a poursuivi ses ravages et l’industrie automobile son déclin. Sophie Montel, présidente du groupe FN au conseil régional, a fait ses pointages. Marine Le Pen a dépassé les 30 % dans sept communes du secteur au premier tour. Mieux, elle y a raflé la mise en coiffant les deux grands candidats sur le fil. Lors des législatives qui ont suivi, elle-même, alignée dans la 4e circonscription, y a engrangé 24,47 % des voix.

Cela n’a pas empêché Pierre Moscovici de l’emporter mais le Front National a été renforcé dans sa volonté de faire de la terre de la « Peuge » une priorité. D’autant que le phénomène de dédiabolisation du parti d’extrême droite fondu dans le Bleu Marine s’est confirmé. « J’ai tracté un après-midi entier dans la rue piétonne à Montbéliard », raconte Roland Boillot, plus de trois décennies de frontisme au compteur, ancien artisan et élu régional. « Il n’y a pas eu d’agressivité. Bien sûr, des gens ont refusé le papier, m’ont ignoré ou ont détourné la tête. Mais d’autres sont venus me dire de continuer. Il y a dix ans, je ne l’aurais pas fait. »

Cette inexorable montée du FN dans les cités et les villages où le chômage s’envole, les partis traditionnels la constatent chaque jour. Quasi impuissants. La parole s’est libérée. Elle n’hésite plus à se faire violente. Sénateur PS, Martial Bourquin était dans son bureau, à la mairie d’Audincourt, quand il a entendu un brouhaha au rez-de-chaussée. Au guichet de l’état-civil, un administré s’énervait, furieux que l’agent public eut exigé son certificat de naissance pour renouveler sa carte nationale d’identité. « Si je m’appelais Mohammed, vous me la donneriez tout de suite ! », hurlait-il. « Je lui ai dit qu’il se trompait, que c’était la loi, que si moi ou François Hollande faisions la même démarche que lui, nous aurions les mêmes obligations… », se souvient Martial Bourquin.

Au final, l’homme s’est calmé. Enfin, il a baissé le ton. Le maire d’Audincourt a retenu de cet incident, parce qu’il était banal, la preuve de la gravité du « mal ». Convaincu qu’il est aujourd’hui enraciné si profond qu’inverser la tendance sera une œuvre de longue haleine qui passe par la reprise et l’emploi. « Les réponses à court terme ne suffiront pas… », prédit-il.

Avant le socialisme installé, Martial Bourquin a eu un solide parcours à gauche. Militant au PCF, jusqu’à la fameuse contestation de 1988 et la dissolution de la fédération du Doubs, il a été « reconstructeur » et a exploré les rivages parfois radicaux de l’époque. Élu en 1997 maire d’Audincourt, il a rallié plus tard le PS, convaincu par Pierre Moscovici que leur union ferait la force de l’un et l’autre. Lui connaît « par cœur » son Pays de Montbéliard. « Si le FN est fort, c’est également dû à la tradition libertaire du lieu », juge-t-il. « Il y a des personnes qui pensent qu’il n’est ni à gauche ni à droite. Des gens viennent me le dire : je vote pour le Front mais jamais à droite. C’est assez sidérant. » Lucide, il ne minimise pas la part de désillusion qui a suivi le sacre républicain de François Hollande. « Ceux qui espéraient le plus de la gauche et croyaient qu’elle allait régler magiquement leurs problèmes se sont tournés vers le FN ou l’abstention. » Conséquence d’une promesse de campagne au profil de boomerang : « Le changement, c’est maintenant ».

En outre, l’immigration a pris dans l’esprit collectif une place « irrationnelle », analyse l’élu. Elle nourrit des « fantasmes » chez des travailleurs « blancs et pauvres » qui s’estiment « déclassés » ou chez des retraités « en perte de leurs repères » culturels. « Ceux qui payent le prix fort à la crise, les moins qualifiés, cherchent des boucs émissaires. » Martial Bourquin tapote soudain sur son smartphone pour y récupérer une citation d’Hannah Arendt en appui de son propos. « Ce que nous avons devant nous, c’est la perspective d’une société de travailleurs sans travail, c’est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire », lit-il.

Quel meilleur exemple, selon lui, pour illustrer la phrase de la philosophe allemande que la décrue de PSA, dont l’effectif de 45 000 salariés a été divisé par trois ? Avec la disparition du PC historique, qui avait la vertu « d’encadrer » une classe ouvrière en quête d’ordre social, « de plus en plus de gens se sentent les oubliés du système et craignent de tomber dans l’exclusion », remarque le maire. « La montée de l’intégrisme religieux est pour moi un vrai sujet de préoccupation. À l’identitaire des uns répond l’identitaire et la crispation des autres. Mais ceux qui rejettent l’islam ne se réfugient pas dans le catholicisme ou le protestantisme, ils filent direct au FN… », se lamente Martial Bourquin.

Le Front National sait que l’isoloir rimera avec défouloir, secret oblige. L’abstention fera le reste. Sophie Montel a choisi de concentrer ses efforts sur Montbéliard. Elle y mènera l’assaut municipal. « Il ne faut pas se disperser », glisse-t-elle. « L’action de nos élus sera scrutée à la loupe. Je ne veux pas prêter le flanc aux critiques en faisant élire dans les communes, même si elles nous sont favorables, des gens pas à la hauteur ou mal préparés. » L’aveu de cette proche du clan Le Pen sur la qualité des troupes disponibles n’est pas une bourde. Il est réfléchi et ne l’empêche pas d’afficher son objectif : arriver au premier tour « devant le PS ou l’UMP ». Son idéal étant d’y « devancer les deux ». Elle n’ignore pas que sa présence dans le scrutin peut aider la gauche à s’en sortir face à l’offensive de la droite mais elle s’en fiche. « Ce n’est pas mon problème. Je ne suis pas là pour faire de cadeau ni au PS ni à l’UMP. Mon but, le seul, c’est que le Front soit au plus haut », souligne-t-elle. À droite, on ne fanfaronne pas. Les bisbilles pittoresques du passé ont été remisées.

Le député Marcel Bonnot a rejoint la liste de Marie-Noëlle Biguinet et se réjouit que Philippe Duvernoy, « plus à droite » que lui, participe à l’unité. « L’heure n’est plus à voir dans le FN un simple trouble-fête, un épouvantail ou un facteur de diversion », note-t-il. « Que les électeurs croient ce qu’il prône ou qu’ils veuillent régler des comptes, le résultat est le même : il prend des voix à tous. »

Comme Martial Bourquin et d’autres, Marcel Bonnot se raccroche « à la raison ». Il égrène les motifs « sérieux » de ne pas donner son bulletin à une formation « sans expérience de gestion » et dont la candidate n’habite pas la ville. « Les remèdes du FN sont souvent inacceptables et hors du champ des réalités. Et pour être maire, il faut aimer les gens… », insiste-t-il en pestant contre les socialistes dont la politique « fait le nid » du Front. Attablé devant un café à Montbéliard, Stives Stojanovic s’en étranglerait presque. Lui, ex-chauffeur routier puis patron de bistrot, immigré serbe de 70 ans qui a adhéré adolescent aux Jeunesses communistes de l’ex-Yougoslavie, assure que c’est bel et bien parce qu’il « aime les gens » qu’il aNico rejoint le FN après avoir œuvré… « au Secours catholique et aux Restos du Cœur ». Il étale devant lui des cartes de visite. Celles de Christian et Jean-François et aussi d’Abdelillah le Marocain et de Kerim le Turc. « Ce sont tous mes amis. Appelez-les, ils vous diront si je suis raciste ! », enjoint-il.

Loin des spéculations des « élites » de gauche ou de droite, Stives Stojanovic se fie à son instinct pour « faire des adhésions ». Il avait débarqué en France à 31 ans « pour voir Brigitte Bardot, la plus belle femme du monde ». Il ne l’a jamais croisée mais s’attriste « qu’on profite du système » dans cette « merveille de pays ». Il énumère les incivilités et les faits-divers « que les braves gens ne supportent plus ». Craint de revivre une « balkanisation » qui serait celle des quartiers, cette fois. « En France, on est trop gentil, trop honnête, on croit tout le monde mais on vit dans une société pourrie et du chacun pour soi », s’agace-t-il. C’est « pour ne pas rester sans rien faire » qu’il donne depuis un an « un coup de main au Front ».

Aux déshérités qui renâclent à lui apporter leur suffrage, il répète en boucle : « Vous n’avez pas à avoir peur du FN. Ça ne peut pas être pire pour vous que ce que vous vivez déjà ».

 

Par Jean-Pierre Tenoux le 05/01/2014

L'Est républicain