Contagion le cri

Tribune libre de Jean Goychman du 09/01/2014

Décidément, le dogme l’emportera toujours sur la raison. Ce qui devient marrant, c’est lorsque deux dogmes se contredisent. Notre président se trouve aujourd’hui coincé entre le dogme qu’il a professé durant sa campagne électorale et celui qu’il énonce aujourd’hui.

Peut-être pensait-il que ses électeurs auraient une mémoire de « poisson rouge » et que, sitôt éteints les lampions de la fête, ils feraient une « remise à zéro » de leurs neurones. Rappelons-nous : il s’est fait élire sur le dogme « du riche qui paye pour le pauvre » en annonçant des mesures tout aussi symboliques que trompeuses, lesquelles se sont naturellement révélées sans effet, voire contre-productives dans certains cas.

Oh, il comptait bien un peu aussi sur la compréhension (du moins le disait-il) de nos amis allemands pour lui donner un petit « coup de pouce » sur la croissance, mais çà, « c’était avant… »

Il fallait naturellement annoncer un changement de paradigme, ce qui fut fait à l’occasion des vœux du nouvel an.

Là, le président a repeint la façade. Finis les trémolos de l’égalitarisme, le Panthéon de Jaurès et les louanges de l’humanisme échevelé. On rentre dans le dur. On attaque la falaise de la compétitivité et pour cela on harangue les patrons qui deviennent en un instant les troupes de choc de la future offensive. On va distribuer les armes, il y en aura pour tout le monde et « scrogneugneu, on va voir ce qu’on va voir ! »

Mais la posture martiale ne suffit pas. Encore faut-il avoir l’arsenal. La fameuse « boîte à outils » s’étant révélée tragiquement vide, on va sortir la grosse cavalerie. On imagine la réunion d’état-major, le déploiement des cartes du même nom, l’assignation des objectifs sur le terrain et sus à l’ennemi dès l’aube de la nouvelle année.
Il faut gagner à tout prix la bataille de la compétitivité. En gros, il faut fabriquer et vendre des produits moins chers que ceux fabriqués par les autres. Deux questions surgissent alors : quels produits et qui sont les autres ? Voilà le cœur du problème.

Quels produits pouvons-nous fabriquer ? Tout ou à peu près, du paquebot à la pastille de menthe en passant par les avions, les trains…

Pouvons-nous être moins chers que les autres ? Cela dépend de qui il s’agit. Si nos concurrents sont allemands ou plus généralement européens, c’est déjà difficile. S’ils sont chinois ou indiens, c’est totalement impossible dans l’état actuel. On voit donc que la « bataille de la compétitivité » sera limitée à un horizon restreint qui est l’Europe, et encore.

Si nous voulons nous mesurer à nos voisins espagnols, la comparaison est vite faite, puisque nous avons la même monnaie. Il faut diminuer nos coûts d’environ 30 %. Pas besoin de faire une analyse pointue pour voir que les salaires vont en prendre un sacré coup ! Mais ce n’est pas tout. Après, c’est toute la procession des dépenses sociales (retraites, indemnités, santé) qui vont être taillées en pièces.

Comment arriver à cet objectif sans révolution ? La réponse semble claire : il faut faire comme l’Espagne. En gros, il faut « fatiguer le poisson » comme à la pêche au marlin bleu. Il faut alterner les bonnes et les mauvaises nouvelles en enjolivant ou en noircissant le tableau.

A 25 % de chômage, (peut-être même avant), les gens se résigneront à accepter des mesures proprement impensables aujourd’hui. C’est le véritable but que se sont assigné les (néo) libéraux. Les armées sont en train de se mettre en mouvement pour « prendre en tenaille » les salariés français. Travailleurs en détachement d’un côté et menaces directes sur la survie des entreprises vont se conjuguer pour l’embuscade tendue.

La baisse des salaires va entraîner mécaniquement celle de nos retraites et celle des charges sociales aura le même effet sur les dépenses de santé.

Bien sûr, il y aura des « dommages collatéraux » et probablement une déflation importante, mais avec une bonne communication, cela devrait passer…

On nous dira probablement que c’est « la mort dans l’âme » que nos gouvernants ont dû accepter « à leur corps défendant » de telles mesures mais, « que voulez-vous, c’est Bruxelles qui nous l’impose ! » nous rétorqueront-ils, les bras ballants en signe d’impuissance…

Il y aurait pourtant bien une autre solution, qui permettrait d’ajuster au mieux nos échanges commerciaux. Il y a quelques années, les problèmes de compétitivité se réglaient par ce qu’on appelle une « dévaluation compétitive »

Nos gouvernants décidaient d’ajuster la valeur de notre monnaie à notre économie. Il s’ensuivait une baisse de nos prix à l’étranger, ce qui favorisait nos exportations. (l’Angleterre, si mal en point, va produire plus de véhicules que nous cette année après avoir baissé le cours de la livre)

Socialement, cela se passait bien car la baisse de valeur de la monnaie avait les mêmes effets qu’une baisse des charges et des salaires, sans mettre en difficultés les finances des ménages.

Si votre loyer est de 500 euros et votre salaire de 1 500 euros, et si on baisse votre salaire de 100 euros par exemple, la part de votre loyer augmentera dans vos dépenses mensuelles. Si on baisse la valeur de l’euro, ce ne sera pas le cas.

Vous me direz à juste titre que si notre monnaie baisse, nos achats à l’étranger vont augmenter. C’est vrai. Mais on peut également penser que cela ouvrira de nouveaux marchés pour les produits fabriqués en France. C’est justement ce dont nous avons besoin. Il ne faut pas oublier que, si nous ne fabriquons plus certains produits, ce n’est pas parce que nous ne savons plus les faire, mais parce qu’ils étaient trop chers par rapport à ceux fabriqués à l’étranger. Nombre d’industriels se plaignent aujourd’hui de la valeur trop élevée de l’euro.

Seulement voilà : on ne peut pas dévaluer l’euro uniquement en France et c’est l’un des problèmes de cette monnaie unique. L’autre problème étant que les cours d’emprunts ne sont pas les mêmes d’un pays à l’autre. En gros, les pays riches de la zone euro vont l’être de plus en plus et les pauvres de plus en plus pauvres. Cela n’est pas tenable.

Le simple bon sens conduit aujourd’hui à l’abandon de l’euro et un retour aux monnaies nationales. Il faudrait en profiter pour redonner aux Français le contrôle de leur monnaie et du taux de crédit, choses qui leur ont été subrepticement confisquées à « l’insu de leur plein gré »

Cela ne concernera que le problème de notre compétitivité avec les autres pays européens, avec lesquels nous échangeons quand même environ 60 % de notre commerce extérieur. Pour les produits venant du reste du monde, l’arme douanière est probablement la plus efficace.

Car enfin, de qui se moque-t-on ? On a fabriqué au fil du temps une Europe sans limites ni frontières précises, permettant la libre circulation de tout et ouverte à tous les vents, sur la foi du dogme libéral. On feint de découvrir aujourd’hui que tout cela nous revient en « boomerang » dans la figure et que les principales victimes de cet aveuglement sont nos emplois ! C’est quand même un peu fort de constater que la seule chose proposée pour en sauver un certain nombre soit d’en baisser le montant. D’autant plus que si nous acceptons cela, il y a fort à parier que d’autres dans d’autres pays l’accepteront également et nous serons alors ramenés au problème précédent.

Dans ce genre de compétition vers l’absurde, il faut savoir dire non. Les gens qui nous gouvernent ont été élus parce qu’ils ont sollicité nos suffrages. Ils connaissaient la situation et doivent donc l’assumer. Les propos de campagne ne sauraient être des paroles en l’air ou des propos d’après-boire. Il est de l’honneur de ceux qui les prononcent de les mettre en application.