Urne FN

L'auteur ou les auteurs de cet article ne sont en rien membres du Front National, du Rassemblement Bleu Marine ou d'un autre mouvement de cette famille de pensée politique -à ma connaissance- et ils ne partagent pas forcément les idées défendues ici.

Boulevard Voltaire

Par Arnaud Guyot-Jeannin le 29/01/2014

« […] L’euro est aussi la dernière ligne de fracture qui éloigne le gros de l’électorat UMP du FN », écrivait récemment Éric Zemmour dans Le Figaro Magazine (27/12/2013).

Est-ce si juste ? Certes, les électeurs UMP sont majoritairement favorables au maintien de la France dans l’Union européenne et veulent conserver l’euro. À l’inverse, les électeurs FN souhaitent en sortir et établir un « protectionnisme intelligent » sur le plan économique ! Néanmoins, le clivage ne porte pas en priorité sur l’Europe et ses directives. L’antagonisme radical réside plutôt sur leur vision économique et sociale reflétée par les catégories socioprofessionnelles de la carte électorale.

S’adressant à des Français dont l’insécurité est physique et sociale, le Front National s’avère le seul parti populiste en lutte contre l’hyperclasse mondialiste. Le rejet de la globalisation capitaliste et la défense du modèle social français se trouvent au centre du discours frontiste. Marine le Pen s’est prononcée ainsi en faveur d’un « État stratège ». Le projet social et fiscal du FN fait état des « revenus du capital [qui] sont souvent moins imposés que les revenus du travail, les impôts directs locaux sont calculés avec des valeurs foncières surannées, définies il y a plus de trente ans, et les classes moyennes sont souvent plus taxées que les plus privilégiées ».

Le projet du FN récuse le bouclier fiscal, les délocalisations et licenciements pour convenances boursières. Il préconise la nationalisation temporaire d’un certain nombre de grandes entreprises, des banques et des services publics en faillite. La présidente du FN affirme même vouloir supprimer « les stock-options, retraites chapeaux et parachutes dorés » ! Par ailleurs, elle s’est prononcée en faveur d’un retour de la retraite à 60 ans et de la fermeture des magasins le dimanche. Bien loin du « gros de l’électorat UMP » incarnant une droite libérale et bourgeoise.

Lorsque la majorité des exclus votent FN, la plupart des inclus préfèrent le vote UMP. Deux sociologies s’opposent donc : celle désignant une majorité du peuple comme victime de la mondialisation, de Bruxelles et de l’immigration, et celle représentant une oligarchie surprotégée qui, n’étant pas touchée directement par ce phénomène, s’en accommode, voire l’encourage pour accroître sa marge de profits.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Au premier tour de la présidentielle d’avril 2012, un sondage IFOP, au sortir des urnes, avait montré que 33 % des ouvriers et 28 % des employés avaient voté en faveur de Marine Le Pen. Au total, 32 % des Français déclarant s’en sortir « très difficilement ». Il faut y ajouter les chômeurs et les fonctionnaires qui grossissent les rangs des électeurs lepénistes. Marine le Pen arrivait donc en première position dans les milieux populaires. En terme générationnel, elle se glissait en troisième position chez les 18-24 ans mais obtenait son meilleur score chez les 35-44 ans (23 %).

Depuis un an et demi, elle dispose d’un potentiel électoral élargi chez les 18-24 ans, 55 % des sondés n’excluant pas de voter FN aux prochaines élections. (Polling Vox, novembre 2013). En tout cas, le FN est le premier parti de France chez les ouvriers, les chômeurs et les jeunes, et plus généralement chez les pauvres et les déclassés.

Le secteur périurbain est emblématique de cette « France des oubliés » que le FN défend. C’est là qu’il obtient ses meilleurs résultats électoraux. Le « gaucho-lepénisme » ou « l’ouvriéro-lepénisme » a de beaux jours devant lui, à condition que Marine Le Pen développe son discours social en rupture avec la droite d’argent et défende complémentairement les valeurs traditionnelles dites « sociétales ». D’ailleurs, la « décence commune » – ce qui se fait et ce qui ne se fait pas –, louée par George Orwell, est plus respectée dans le peuple que dans la bourgeoisie.