Collard Assemblée nationale 1

Tribune libre de Gilbert Collard et Jean Goychman du 28/03/2014

Nous avons assisté au duel des « frères ennemis ». Durant plusieurs jours, tous les médias ont saturé notre perception sensorielle avec ce qu’ils ont appelé des « affaires »

Cela a commencé avec, arrivant par la droite de notre écran, tunique et toques bleues, comme aurait dit feu Léon Zitrone, une révélation fracassante dans l’hebdomadaire « Le Point » sur les comptes de campagne de l’UMP, ci-devant désignée par « la Droite ». On apprend que les prestataires de service chargés de réaliser cette campagne auraient eu la main « un peu lourde ». Piqué au vif, le challenger de l’épreuve monte au créneau et crie au complot. Soit.

A peine le temps de nous remettre de nos émotions, un site internet nommé « Atlantico » publie une transcription d’enregistrements réalisés lors de réunions privées entre le Président Sarkozy et ses conseillers. Cris d’orfraies de circonstances, dépôts de plaintes médiatisés, bref, beaucoup de bruit, sans que toutefois les gens comme nous, ceux qui n’ont pas accès à la « salle des machines » ne comprennent l’implication cosmique de ces révélations.

Quelques jours après, on apprend que l’ancien tenant du titre ferait l’objet « d’écoutes téléphoniques » dans le cadre d’une procédure judiciaire. Son passé d’ancien Président de la République étant, paraît-il, incompatible avec ce genre de traitement, du fait d’un conflit d’intérêts à venir entre l’actuel champion et son futur rival. Il s’en suit un véritable tumulte, dans lequel chacun y va de sa plaidoirie avec effet de manches, invoquant pêle-mêle les libertés fondamentales, le secret professionnel, les droits de la défense, le pouvoir des juges et naturellement, le « Complot »

Se produit alors une chose surprenante : alors qu’il avait « course gagnée », le gouvernement, qui aurait probablement dû garder sur cette dernière affaire un silence de bon aloi (« l’ami qui ne trahit jamais » comme le dit Brice Hortefeux, citant Confucius) choisit, peut-être par frustration due à une « privation de médias » d’entrer lui aussi dans la mêlée.

Nous voyons donc arriver, toque et casaque roses (toujours comme aurait dit Léon Zitrone) et venant de la gauche de notre écran, les troupes gouvernementales, Premier ministre en tête.

Brandissant bien haut l’étendard de l’indépendance de la Justice, Il tire la première salve en direction de ceux qui doivent maintenant trembler (la droite) après des années d’utilisation à leur profit de cet appareil.

Tous les ingrédients de la polémique étant ainsi réunis, celle-ci a donc surgi et a enflé rapidement. Affolement dans la volière médiatico-politique, injonction à démission et tutti-quanti. Pourquoi ne pas avoir tout bêtement dit que, naturellement, ils avaient été tenus informés, comme c’est l’usage, de la mise sur écoute dans le cadre d’une procédure d’instruction, d’un ancien haut responsable politique ? Au lieu de cela, ils se sont magistralement pris les pieds dans le tapis et se sont retrouvés, comme disait le regretté Audiard, dans une « béchamel toute noire ». A ce niveau, se « gaufrer » ainsi, ça tient du prodige. On ne va pas tirer sur l’ambulance, mais quelle maestria dans la gamelle !

Nous sommes les spectateurs d’un match de catch où les adversaires font semblant de se faire mal. C’est un théâtre où les rôles s’échangent au gré des alternances politiques, faux-semblant d’un changement illusoire ou la démocratie ne trouve plus son compte. Pour proposer un choix, il faut au moins deux routes différentes.

Droite et gauche sont des vocables uniquement destinés à entretenir l’illusion d’un clivage politique disparu, noyé dans la « pensée unique » d’un libéralisme devenu universaliste.

L’accès au pouvoir se faisant uniquement (ou presque) via le filtre des grandes écoles de la République, lesquelles enseignent strictement les mêmes choses à des esprits préformatés par les mêmes cultures. Nous croyons avoir un choix à exprimer, mais on nous propose le même produit commercialisé sous des marques différentes.

Tous ces gens ont cependant un objectif commun qui est l’exercice du pouvoir. Leur appartenance dans l’équipe de droite ou celle de gauche relève plus de l’opportunisme que de la conviction. Le courant « porteur » de l’après-gaullisme des années 1970 ayant fait le plein, les jeunes impétrants se sont tournés vers la gauche prometteuse des années 80. On voit les générations d’une décennie succéder à l’autre, mais, hormis les noms qui changent, on chercherait vainement, et en dépit des discours de propagande électorale, une quelconque inflexion dans la démarche politique.

D’ailleurs, de politique, il n’y en a plus ; Tous ont l’œil rivé sur la ligne bleue du PIB, de la croissance et de l’endettement. Sur le plan extérieur, c’est « l’Europe, l’Europe, l’Europe !!! » Il ne nous manque que les « bonds de cabri » du Général. Sur le plan intérieur, c’est la même chose. On « européise » à longueur de journée. En plus, il ne s’agit même pas d’une Europe « européenne » car la plupart d’entre eux savent que la prééminence américaine s’est faite ressentir à chaque étape de ce qu’il est convenu d’appeler « la construction européenne »

Nombre de ces jeunes gens et jeunes filles se sont vu proposer, alors qu’ils terminaient leur scolarité, des « voyages d’études » aux Etats-Unis afin de parfaire, dans les sanctuaires universitaires où cette théorie est enseignée, leur connaissance du libéralisme économique et de ses bienfaits.

De ce véritable monopole de la pensée économique, il était illusoire d’attendre un changement significatif. Alors la course au pouvoir doit se courir dans un autre stade. Idées et projets étant identiques dans leur formulation et convergents dans leurs objectifs, il ne reste que la « victimisation » des « gentils » face aux « méchants » pour susciter la sympathie. Ce qui est peu. D’autant que la course au pouvoir pour le pouvoir est un jeu stérile pour ceux qui, ne l’exerçant pas, sont réduits à le subir.

Comment pouvons croire que nous allons pouvoir encore peser sur le cours des choses avec un tel système ? Nous vivons une véritable paralysie des idées. Le monde dans son ensemble est en train de bouger et nous nous cantonnons dans des querelles stériles. Cette « gauche-droite » artificielle étant d’accord sur tout ne peut et ne veut débattre sur rien. On nous endort avec des « mesurettes » alors que notre situation nécessite des choix fondamentaux. Partout, il est urgent d’attendre, en espérant on ne sait quoi. Donner du temps au temps, certes, mais jusqu’à quand ?