Europe Ukraine rubicube

Tribune libre de Paul-Marie Coûteaux, Président fondateur du SIEL, administrateur du RBM, du 12/04/2014

Quiconque prend un peu de recul vis à vis des "crises" internationales (en fait, des guerres) qui se succèdent depuis des décennies ne peut qu'être frappé par l'implacable répétition du procédé dont usent les Etats-Unis pour déstabiliser les gouvernements qui les gênent : il suffit de proclamer dictatorial tel ou tel chef d'Etat (ou de faire en sorte que, de provocations en provocations, il le devienne, comme en Irak), d'encourager l'opposition en la faisant armer, de fomenter une guerre civile en baptisant "résistants" les alliés intérieurs et "manifestations populaires" les actes de guérilla urbaine qui enflamment les capitales visées : le tour est joué. Ainsi en usa Washington et ses affidés contre Saddam Hussein déstabilisé par les Kurdes, contre Kadhafi déstabilisé par les sécessionnistes de Benghazi, contre Assad déstabilisé par des activistes sunnites bien armés, à présent contre "l'affreux" président Poutine dont la popularité et la légitimité sont trop fortes pour donner prise à une quelconque déstabilisation intérieure et que Washington attaque en instrumentalisant ses voisins, pour commencer la très fragile Ukraine -la Biélorussie devrait suivre.

​Quiconque a vu les policiers ukrainiens brûlés vifs en pleine rue par des armes sophistiquées (et de très délicat maniement), n'a pu ignorer que les "manifestants" de Kiev étaient en réalité des soldats, ou des mercenaires entraînés à la guérilla urbaine, et que les réserves de troupes, magnifiées par le choeur international "des démocrates" ne lâcheraient pas la rue aussi longtemps que le président élu Ianoukovich ( qui n'est certes pas un saint...) ne céderait pas le terrain et que son parlement, lui aussi élu, ne serait pas dispersé. L'affaire fut rondement menée au moment où les jeux de Sotchi paralysaient le président Poutine -lequel a d'ailleurs très vite compris que son demi-allié de Kiev ne tiendrait pas, se revanchant peu après contre "l'Ukraine libre" tombée aux mains de Washington et de Berlin en annexant la Crimée, dont l"identité russe est en fait acquise depuis deux siècles et demi. Les Etats-Unis tenaient leur "crise" : en somme, la routine.

​Le plus étonnant dans ces affaires, et surtout cette nouvelle provocation contre la Russie, est l'incroyable suivisme des "Européens", qui emboîtent le pas de Washington en accentuant à mesure la facture entre les deux Europe -entre la bonne Europe contrôlée par Bruxelles et l'Allemagne et cette Europe orthodoxe sous influence russe qui est, qu'on le veuille ou non, l'autre poumon de l'Europe chrétienne. "Diviser pour régner", les empires connaissent de longue date le procédé ; mais on ne peut manquer de se lamenter devant l'acharnement avec lequel les capitales d'Europe de l'Ouest, à commencer par la France, travaillent contre les véritables intérêts d'un continent qui, faut-il le rappeler, ne sera libre et prospère que s'il se réunit dans toutes ses dimensions -ce que le pape Benoît XVI avait semble-t-il compris en accentuant les liens de Rome avec l'Eglise orthodoxe et sa puissante hiérarchie de Moscou... Que d'intérêts puiserions- nous dans une coopération multiforme avec une Russie dont les perspectives de développement, à commencer par la mise en valeur des immenses ressources de la Sibérie ! Avons nous intérêt à pousser Moscou à coopérer plutôt avec la Chine ? Il est vrai que cette réunion à large échelle de notre continent, et finalement la construction d'une "grande Europe" inscrite dans la géographie et l'Histoire, est, qui est pour nous une promesse, est une menace pour l'hégémonie américaine. La France le sait -et bien avant de Gaulle... Hélas, notre faible gouvernement est plus servile que jamais et n'a cure, là comme ailleurs, de jouer son rôle historique...