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La "République irréprochable" de François Hollande est encore un peu plus abîmée. Après le scandale de l'affaire Jérôme Cahuzac - le ministre du Budget qui a menti au sujet de son compte bancaire en Suisse -, c'est au tour d'Aquilino Morelle, un proche conseiller politique de François Hollande, de chuter lourdement sous le poids du scandale. Ce vendredi, celui qui est aussi chargé des relations avec la presse et de la communication a démissionné de ses fonctions vingt-quatre heures après les révélations de Mediapart sur sa situation de conflit d'intérêts avec les laboratoires pharmaceutiques. C'est un coup rude pour François Hollande qui l'appréciait. "Il produit des analyses politiques et aide à la compréhension de la société. Il lit beaucoup et apporte une construction intellectuelle intéressante", jugeait le locataire de l'Élysée. 

Sans états d'âme

Le personnage est aussi brillant qu'horripilant. Toujours tiré à quatre épingles, Aquilino Morelle est un dandy aux lunettes rondes qui a son avis sur tout et qui croquait sans pitié les acteurs de la vie politique. Marine Le Pen ? "C'est une dangereuse salope." Alain Juppé ? "Ce n'est pas un homme politique mais un homme d'État. Il serait un mauvais candidat." Nathalie Kosciusko-Morizet ? "Une fausse valeur qui confond dureté et méchanceté." Nicolas Sarkozy ? "Un hypersensible, comme Jean-François Copé. Quand on est hypersensible, on ne fait pas de politique." Âgé de 52 ans, Aquilino Morelle est cruel pour la classe politique de droite, mais surprend par son esprit agile et sa capacité à défendre et à professer la parole présidentielle. Normal, c'était son job. Alors, quand on lui opposait l'impopularité record de François Hollande, ce dernier s'énervait en martelant : "Cela lui est égal. Si on est affecté par les sondages, on ne fait pas de politique. La politique, c'est sortir de soi-même pour se jeter vers les autres." Il laissait alors entrevoir son caractère colérique. Parfois, Aquilino Morelle se montrait aussi cynique. Interrogé sur la possibilité pour la gauche de perdre les voix des électeurs musulmans après le vote de la loi sur le mariage gay, il nous expliquait sans états d'âme : "S'ils nous désertent pour un truc fantasmagorique et pour une avancée sociale promise pendant la campagne présidentielle, eh bien, tant pis pour eux ! Les musulmans n'avaient qu'à ne pas voter pour nous."

Surdoué de l'alpinisme social

"Sortir de soi-même pour se jeter vers les autres." Sa définition d'un homme politique est jolie. Et elle explique peut-être pourquoi Aquilino Morelle, trop fasciné par les ors du pouvoir, a toujours échoué à se faire élire, malgré trois tentatives en Dordogne, dans les Vosges et en Seine-Maritime, ou à devenir ministre de la Santé comme il l'ambitionnait un temps. À défaut de s'appliquer la maxime, Aquilino Morelle a pris l'habitude de se projeter vers lui-même. Il faut dire qu'il vient du bas, ils sont peu nombreux là-haut, et que son ascension de la montagne républicaine fait de lui un surdoué de l'alpinisme social.

Aquilino Morelle Suarez possède le même prénom que son père, ancien ouvrier chez Citroën, arrivé à Paris à l'âge d'un an avec ses parents. Il a fait médecine, Science Po et l'Ena presque en même temps. Motivé par un certain goût de la revanche sociale, il a érigé l'excellence républicaine en mode de vie. À 35 ans, Morelle goûtait déjà à la vanité de la toute-puissance. De 1997 à 2002, trois petits barons ont régné sur Matignon : Aquilino Morelle, la plume de Lionel Jospin, Manuel Valls, son porte-parole, et Pierre Guelman, son conseiller parlementaire. Le dernier a arrêté la politique. Il était le plus aimable des trois.

Homme de pouvoir

Émerveillé par le pouvoir, son rêve s'est véritablement écroulé le 21 avril avec la défaite de Lionel Jospin dès le premier tour de la présidentielle. Il tente alors de mettre la politique entre parenthèses et se retrouve à Euro RSCG, entreprise de communication devenue Havas, qui a compté comme client Dominique Strauss-Kahn. L'expérience tourne mal, l'entreprise ne veut plus de lui. Il en est vite revenu. En 2004, en pleine campagne sur le traité constitutionnel européen, Aquilino s'engage pour le "NON" aux côtés de Laurent Fabius. Il avait déjà voté "non" à Maastricht en 1992, déplorant l'absence de vision européenne alternative.

S'il n'a jamais voulu être médecin, c'est dans la santé publique qu'il a accompli ses plus grandes oeuvres au sein de l'Inspection générale des affaires sociales (Igas). Il y a vingt et un ans, il publiait un rapport sur le sang contaminé et, en 2011, celui sur le Mediator. Certains acteurs de ce scandale sanitaire l'ont alors dépeint en "grand inquisiteur incorruptible". Une expression pompeuse qui colle bien à cet homme qui aimait tant se faire cirer les pompes. Une fois l'affaire instruite, le dandy Zorro est revenu, encore une fois, à la politique. Il s'est rapproché de l'autre justicier social et socialiste, Arnaud Montebourg, dont il a dirigé la campagne pour la primaire en 2011. "Aquilino, c'est un génie politique. Il voit plus loin, plus fort que n'importe qui. C'est un homme extraordinaire", assurait dernièrement au Monde celui qui est devenu ministre du Redressement productif.

Lorsque François Hollande devient le candidat investi par le PS, il est embauché dans son équipe de campagne. Avant sa démission, il était connu pour murmurer à l'oreille gauche du président, lorsqu'Emmanuel Macron murmurait et murmure toujours à son oreille droite : d'aucuns le soupçonnent d'être à l'origine du coup de barre à gauche entamé pendant la campagne lors du discours du Bourget. Mais ce sont les deux hommes qui sont à l'origine des pactes présidentiels. Si l'on croit l'enquête de Mediapart, Aquilino Morelle, ancien chantre de la transparence, a surtout pactisé avec l'industrie pharmaceutique.

Par Ségolène de Larquier et Hugo Domenach le 18/04/2014