Marine Le Pen bureau

Marine Le Pen, candidate dans le Nord aux élections européennes, explique ses objectifs aux élections du 25 mai et ses relations avec les autres partis eurosceptiques.

La présidente du FN espère que son parti arrivera en tête aux européennes. Elle escompte entre 15 et 20 eurodéputés, contre 3 aujourd'hui. Et veut former un groupe au Parlement.

Le FN n’a jamais réalisé de scores très élevés aux européennes. Pourquoi ce serait différent cette année?

La prise de conscience des Français n’a eu de cesse d’augmenter. Depuis le référendum de 2005, ils réalisent les impacts négatifs que l’Union européenne a sur leur vie quotidienne. Je pense à notre souveraineté territoriale, à la politique d’immigration, à l’euro qui accélère la désindustrialisation et le chômage, etc.

Les européennes suscitent ce que les politologues appellent un vote défouloir. En quoi le vote FN serait-il un vote d’adhésion?

Le vote FN qui serait un vote de protestation, plus personne ne défend cette idée. Lorsqu’on dépasse la barre des 20%, on est évidemment dans un vote d’adhésion. D’autant que l’ensemble des études d’opinion montre que nos idées sont partagées par les électeurs. Je cite l’Ifop, Ipsos, BVA… 74% des Français estiment qu’il y a trop d’immigrés en France, 63% pensent que l’intégration européenne fonctionne mal, 52% pensent que l’adhésion européenne est une mauvaise chose, 47% pensent que la France doit se protéger davantage, c’est normal qu’ils votent Front National. Cela correspond à notre positionnement depuis de nombreuses années. Admettez notre cohérence et notre pugnacité.

Mais selon notre sondage Ifop-JDD il y a une semaine, 58% des Français pensent au contraire que la France bénéfice de son appartenance à l’Union.

Cela fait 42% qui pensent l’inverse. Il reste encore un tout petit peu de chemin. Ces chiffres se renversent toujours après un débat. C’étaient à peu près les mêmes proportions avant le vote sur la constitution européenne. Reste que les sondages enregistrent une forte et brutale hausse du mécontentement à l’égard de l’UE.

Pourquoi le Front national participe-t-il à des élections pour une structure, une construction politique que vous combattez?

Et pourquoi les opposants à Hollande se présentent contre lui ?

Eux ne contestent pas la Ve République ni son fonctionnement.

Nous y allons pour bloquer l’avancée de la construction européenne. On va exactement à l’endroit où nous devons être, pour représenter cette minorité de blocage qui va éviter plus d’austérité, plus de perte de substance pour la France. Je sais bien que certains sont contre l’Union européenne et n’iront pas voter. C’est l’inverse qu’il faut faire. Quand on est contre l’Union européenne on vote contre, et quand on vote contre, on vote Front. Sinon on laisse le champ libre à ceux qui continuent une construction contestée par les Français, qui auront une liberté totale pour bâtir l’"UERSS".

Combien de sièges espérez-vous? Quelle influence escomptez-vous?

Si nous arrivons en tête dans le Nord-Pas de calais, dans l’Est, en Paca, et nationalement, nous pourrions avoir entre 15 et 20 députés. Si nous arrivons en tête aux élections européennes, alors les instances européennes seront contraintes de réagir. Elles vont dire "Ouh la la, il faut freiner car les peuples sont en train de se révolter contre ce que nous leur imposons?".

Vous espérez constituer un groupe au Parlement européen avec d’autres partis eurosceptiques. Desquels vous sentez-vous proche?

Nous faisons déjà partie de l’Alliance européenne des libertés, où figurent des mouvements avec lesquels nous travaillons depuis plusieurs années. C’est le cas du FPÖ autrichien, du Vlaams Belang belge, des démocrates suédois. D’autres mouvements désirent rejoindre un éventuel groupe au lendemain des élections, comme la Ligue du Nord, Fratelli Italia. Je n’ai aucune inquiétude, il y aura un groupe.

Vous êtes aussi en lien avec le PVV néerlandais. Que pensez-vous du récent discours anti-Marocains de son leader, Geert Wilders?

En matière d’immigration et d’islam, le PVV a un positionnement qui est extrêmement dur. Mais il est aussi pour le mariage homosexuel alors que moi, je suis contre. Cela nous empêche-t-il d’avoir une même vision de l’Union européenne? Ce que nous plaidons ensemble c’est la souveraineté des États et des nations. Après, je ne me sens pas comptable de la manière dont les uns et les autres expriment leurs positions politiques dans leurs pays respectifs.

Le propre conseiller de M. Wilders a démissionné, estimant que son parti n’était plus crédible…

Ce sont les électeurs qui le décideront. Je suis prête à faire un groupe avec ceux qui pensent comme moi sur l’Union européenne. Je ne suis pas procureur général de la Cour de justice européenne, et je n’aurais pas tenu ces propos-là.

Quelles limites fixez-vous à votre union?

Pas une déclaration.

Mais il ne s’agit pas que d’une déclaration isolée. Par le passé il a pu dire que la culture islamique était inférieure à la culture occidentale…

Je n’ai pas lu cette déclaration spécifiquement. J’ai lu qu’il avait comparé le Coran à Mein Kampf, c’est son opinion. On a encore le droit d’avoir ces opinions-là, je crois, non? Le blasphème n’est pas interdit, pas même en France.

Le Vlaams Belang prône une partition de la Belgique, qu’en pensez-vous?

Ce n’est pas mon pays. Je ne fais pas d’ingérence à l’intérieur de la Belgique. Même si on pourrait longuement discuter de savoir si la Belgique est un État nation, ce que je ne crois pas. La situation de la Belgique est la démonstration de l’échec du multiculturalisme car il s’agit de la coexistence de deux cultures assez radicalement différentes dans un État artificiel.

Quelles règles régiront votre groupe?

Il y a déjà un début, une charte, celle de l’Alliance européenne des libertés. Dans tous les groupes européens il y a des statuts, qui fixent l’organisation du groupe et il y a une charte politique qui exprime les points d’accord, d’action.

Avec le Britannique Nigel Farage (Ukip), vos discussions n’ont pas abouti. Il estime que l’antisémitisme est dans l’ADN du Front national…

Il utilise des arguments fallacieux, mensongers et diffamatoires autant que récents. M.Farage avait plutôt des bonnes relations avec nous. Je me perds en conjectures sur son changement de braquet. Je ne peux y voir qu’une petite bassesse tactique pour conserver la présidence d’un groupe maintenant que nous sommes en situation de lui faire concurrence.

En Hongrie, le parti ultra-catholique Jobbik est-il votre allié?

Jobbik ne fera pas partie du groupe. Je considère qu’ils ont une tradition qui ne correspond pas à la nôtre. Ils ont des positionnements politiques critiquables à l’égard des minorités ou de l’adhésion de la Turquie, à laquelle ils sont favorables.

Bruno Gollnisch semble regretter d’avoir dû interrompre les contacts avec eux.

J’ai demandé à Bruno Gollnisch de quitter la présidence de l’Association européenne des mouvements nationaux, ainsi qu’à Jean-Marie Le Pen, ce qu’ils ont fait. Il dit ce qu’il veut, la ligne politique du FN c’est moi qui la détermine, pas lui.

Le site Votewatch vous classe vous et votre père parmi les moins assidus aux votes en séance plénière au Parlement européen. Comment l’expliquez-vous?

C’est faux. C’est une campagne menée par un site internet financé par George Soros. La vérité est qu’en cinq ans j’ai été absente à huit sessions sur 70 dont quatre dans les quatre mois précédents l’élection présidentielle. J’ai participé à 94% des sessions. Certes, je ne vais pas en commission mais c’est parce que ma présence y est tout à fait inutile. Si les Français entendent parler de l’Union européenne en toutes circonstances c’est bien grâce aux Le Pen. Si quelqu’un a mis ce problème au centre de la vie politique c’est bien moi.

S’agissant de l’Ukraine, que pensez-vous des dernières sanctions prises par l’Europe?

C’est une escalade contre-productive. Cela n’a pas vocation à faire plier qui que ce soit, ni à permettre une solution négociée, au contraire. Cela radicalise les positions. C’est une erreur depuis le début. L’UE est le toutou des États-Unis, nous sommes un tout petit porte-voix. Elle n‘a pas sa liberté de parole. La seule solution je le répète, c’est une Ukraine organisée sous forme fédérale.

C’est le projet russe.

C’est la seule solution pacifique. Sinon la guerre civile est inéluctable. Tout cela était prévisible, l’Ukraine est dans la zone d’influence de la Russie, il y a des populations russophones, une très ancienne coopération. Cela n’a rien d’étonnant. Dès le début, je dis cela, avant même que la Russie ne se soit prononcée.

À l’UMP, Laurent Wauquiez veut "tout changer" en Europe. Êtes-vous en accord avec la ligne eurocritique qu’il défend dans ce parti?

Quand Laurent Wauquiez fait un bouquin, on se rend compte qu’il a juste pris tous les derniers sondages et qu’il en a fait un livre. Ça c’est de la vision! Ça, c’est de la pensée politique!

Mais son idée d’une Europe à six pays vous intéresse-t-elle?

Compte tenu de l’état d’avancement de l’UE, ce n’est pas faisable. Mais M. Wauquiez représente qui, à part lui-même? La vérité de l’UMP c’est la ligne Lamassoure, c’est la vérité de leur vote au Parlement. Et ces gens de l’UMP votent l’inverse de ce que racontent M. Guaino ou Wauquiez. Ils sentent bien que les Français sont réticents, alors pendant la campagne, ils disent "on va faire l’Europe qui protège" — ça c’est la promesse réitérée quinze fois de l’UMP - ou bien "on va faire l’Europe sociale" - ça c’est celle du PS. La réalité c’est qu’il n’y a jamais d’Europe sociale, ni d’Europe qui protège.

Le PS fait campagne avec Martin Schulz…

(elle coupe) Caché derrière, planqué derrière Martin Schulz! Ils disent : "C’est pas nous, c’est la méchante commission! Vous verrez demain, quand la commission sera présidée par un socialiste, tout ira bien…" Sauf qu’ils se partageront les postes, à toi la présidence du parlement, à moi la présidence de la commission. Je vous paye mon billet que ça se passera comme ça...

Les socialistes préconisent un plan de relance européen. Au moment où la croissance peine à décoller, faut-il refuser d’y réfléchir?

Un plan de relance, c’est une promesse qui n’est appuyée sur aucune réalité. Cette Union européenne est fondée sur une idéologie ultralibérale mise en œuvre tous les jours. Le PS dit qu’il ne faut pas de politique d’austérité en Europe mais ils la font en France. Comment peut-on encore croire ces gens-là?? Comment ont-ils le culot d’être aussi contradictoires?

Selon vous, y a-t-il urgence ou pas à désendetter la France?

Cette politique aggravera les déficits et la dette, comme en Grèce. La réalité est que la situation grecque s’est aggravée. Ils n’ont pas plus d’excédent que de beurre en broche, c’est un mensonge de la Troika. Ce qui rend la situation insupportable, c’est que cette politique est brutale mais de surcroît inefficace. Si vous voulez savoir de quelle mort vous allez mourir, regardez la Grèce.

Il ne faut pas se désendetter?

L’urgence est de recréer la croissance et l’emploi, donc changer de modèle économique. Il y a des économies à faire mais pas sur les classes moyennes et populaires, ni les retraités, ni les familles. Mais sur l’immigration, la fonction publique territoriale qui continue d’exploser, le budget de l’UE qui coûte 7 milliards d’euros nets par an, la fraude sociale, sur les plans de sauvetage de l’euro, oui. Ce sont les économies urgentes.

Entretien réalisé par Antoine Malo et Nicolas Prissette et publié le 04/05/2014