UERSS Bruxelles

L'auteur ou les auteurs de cet article ne sont en rien membres du Front National, du Rassemblement Bleu Marine ou d'un autre mouvement de cette famille de pensée politique -à ma connaissance- et ils ne partagent pas forcément les idées défendues ici.

Atlantico

Par Nicolas Goetzmann le 11/07/2014

Les dernières élections européennes auront rapidement distillé leurs effets. En quelques semaines, une structure européenne basée sur un principe jusque-là majoritairement intergouvernemental est en passe de devenir une institution fédérale.

Le premier jalon de cette transformation fut la nomination de Jean-Claude Juncker à la tête de la commission européenne. Sa qualité de candidat officiel du parti majoritaire aux dernières élections, le PPE (parti populaire européen), lui aura permis de prétendre à ce rôle.

Et le Conseil européen, malgré quelques réticences, y aura finalement cédé. C’est donc bien l’idée d’une démocratie fondée sur la notion de peuple européen qui aura permis la nomination du Luxembourgeois à ce poste.

Et Jean-Claude Juncker est un fervent soutien au fédéralisme européen. Il a pu en faire la superbe démonstration en 2005, à la suite de l’infructueux référendum français sur la constitution européenne en déclarant :

"Nous devons constater que dix pays ont ratifié le traité constitutionnel, tandis que deux autres, la France et les Pays Bas, l'ont rejeté. Nous avons pensé, non pas parce que nous serions des obstinés et des acharnés ou des aveugles, que le traité constitutionnel n'était pas la question, mais que le traité constitutionnel était la réponse aux problèmes que de très nombreux Européens peuvent rencontrer vis-à-vis de l'Union européenne. Par conséquent, nous avons décidé de poursuivre le processus de ratification."

L’argument est implacable. La majorité des Etats est favorable à la Constitution, ce qui permet d’exercer une contrainte sur ceux qui se retrouvent dans la position du contestataire. La seule discussion qui reste ouverte à ce stade est celle de la souveraineté. Pour Jean Claude Juncker, la souveraineté n’existe qu’au niveau européen et non pas à l’échelon national.

Vient alors le tour de Mario Draghi, Président de la Banque centrale européenne, qui dans un discours prononcé à Londres ce 9 juillet, rejoint cette vision fédéraliste européenne en déclarant :

"Individuellement, les gouvernements nationaux  ne sont pas assez forts. Pour servir leurs intérêts, ils doivent apprendre à gouverner ensemble, ils doivent apprendre à être souverains ensemble pour répondre aux besoins de leurs citoyens. Aujourd’hui, ces besoins sont la croissance et l’emploi."

"Voilà pourquoi je crois que le niveau de gouvernance communautaire ne devrait pas s’appliquer qu’à la politique fiscale ou à l’union bancaire, mais aussi aux réformes structurelles."

Ce que Mario Draghi annonce ici est une volonté de transférer à l’échelon communautaire ce qu’il reste du pouvoir économique "national", ce qu’il reste aux pays européens de la maîtrise de leur destin. Pour ce faire, Mario Draghi se justifie en comparant l’Europe aux Etats-Unis :

"Il existe de nombreuses unions politiques à travers le monde dont la cohésion est maintenue parce que les régions ou Etats bénéficient de transferts fiscaux récurrents provenant de leurs pairs, typiquement à travers les opérations d’un budget central. Il est alors possible pour ces régions plus fragiles de maintenir des déficits extérieurs récurrents alors que les régions les plus fortes fournissent des surplus permanents. C’est le cas des Etats-Unis, mais cela est également vrai de la plupart des pays européens."

Les Etats européens sont ici relégués au stade inférieur, ils ne sont plus que les régions d’un ensemble plus vaste. La comparaison avec les Etats-Unis n'en est que plus hasardeuse, car jusqu’à preuve du contraire, les Etats-Unis forment une nation.

Mais cette vision est également partagée par Martin Schulz, Président du Parlement européen, et membre du PSE (parti socialiste européen), qui scellait en octobre dernier un accord avec Angela Merkel. Comme le rapportait alors le quotidien allemand Der Spiegel, Martin Schulz et Wolfgang Schäuble, ministre des finances allemand, s’accordaient sur une même ligne :

Wolfgang Schäuble "a préconisé d'accélérer la coopération entre les pays de la zone euro en matière de politique économique et une modification du traité de Lisbonne" (…) ; "Schäuble veut donner plus de pouvoirs à la Commission européenne, nommer un Ministre européen des finances, pour pouvoir intervenir dans les décisions budgétaires nationales."

Le fédéralisme est bien en marche.

La démocratie à l’échelle européenne ou l’invention du concept de peuple multinational. Un concept qui suppose une virtualité politique ; la supériorité du lien qui unit deux Européens au lien qui unit deux nationaux. Alors que François Hollande a été élu sur la base d’une participation de plus de 80% et que les élections européennes n’en ont recueilli que 43%, c’est pourtant cette seconde dimension qui est en passe de prendre le dessus. La dimension nationale du vote ne compte plus, elle se dissout dans un ensemble communautaire, comme avait pu le souligner Jean-Claude Juncker. La recherche de la convergence des intérêts nationaux cède la place à l’ensemble. La défiance, la perte des repères, sont immenses mais le processus continue.

Un processus que le Philosophe allemand Jürgen Habermas, pourtant lui aussi fédéraliste, rejette également, mais pour une autre raison :

"Le processus d'intégration européenne, qui s'est toujours fait sans consulter la population, est aujourd'hui arrivé dans une impasse". Les élites "se cachent la tête dans le sable" ; "Elles s'obstinent à poursuivre leur projet élitiste et à priver la population européenne de ses droits."

Car l’enjeu est bien double. D’une part les élites européennes agissent en faisant abstraction des votes dans leur dimension nationale et sacralisent cette nouvelle dimension européenne, ce qui est déjà en soi un sujet de discussion. Et d’autre part, comme le souligne Habermas, les élites européennes s’approprient une certaine idée de la démocratie représentative. En ce sens que les populations sont appelées à voter pour des représentants qui les gouvernent, mais dans un système qui entretient une "certaine distance" entre le peuple et ceux qui le gouvernent. C’est-à-dire une forme de démocratie "aristocratique".

Ce qui est une reprise du bon mot de Winston Churchill :

"Le meilleur argument contre la démocratie est fourni par une conversation de cinq minutes avec l'électeur moyen"

Si telle est la vision défendue en Europe aujourd’hui, il faudrait au moins en être à la hauteur.

La mise en place d’un mode de gouvernement supranational est une expérimentation sur laquelle s’empile cette approche aristocratique de la démocratie, et qui, ensemble, forment un vide. Un vide immense qui sépare l’électeur moyen de ses représentants. Un vide immense qui ne pourra être toléré par les populations que si la recherche du bien commun est perçue comme prioritaire.

Et pour le bien commun, les objectifs ne semblent pas tout à fait atteints. Le chômage au sein de la zone euro est aujourd’hui largement supérieur à son niveau antérieur à la création de la monnaie unique, les niveaux de dettes y sont supérieurs de 30% et la croissance n’existe tout simplement plus.

La réalité de l’Europe actuelle est que ses dirigeants ne sont pas à la hauteur de leur ambition élitiste et extensive du pouvoir. Mais rien n’y fait, la course en avant reprend de plus belle.