Ecosse référendum

Vu de France ou du Québec, le référendum sur l'indépendance de l'Écosse ne présente le même visage. Alors qu'on s'inquiète apparemment dans le premier cas de la fragmentation de l'État-nation, sous la poussée de régions riches cherchant de plus en plus à faire bande à part, sous le regard bienveillant de ceux qui rêvent à l'Europe des régions, on s'enthousiasme, dans le second, pour un mouvement national qui pourrait bien aboutir à la création d'un nouveau pays. Les souverainistes québécois, surtout, vivent ce référendum par procuration, comme s'ils souhaitaient au moins une fois voir le camp du Oui l'emporter, même si chez eux, l'indépendance a été rejetée en 1980 et en 1995.

C'est effectivement la question de l'État-nation qui se pose. En un sens, elle se définit aisément: l'État n'est pas qu'une association juridique fondée sur une citoyenneté universelle. Il exprime politiquement une nation, porteuse d'une identité engendrée par son expérience historique et associée à un héritage culturel. Il ne s'agit pas de trancher entre la conception française et la conception allemande de la nation, mais de reconnaître ses droits à la réalité la plus élémentaire. Qu'on le veuille ou non, en démocratie, le peuple ne saurait se définir sans référence à une certaine épaisseur historique.

La question des petites nations éclaire bien ce problème. Elle s'est installée dans la philosophie politique à travers l'expérience des petites nations d'Europe de l'Est, consciente, pour emprunter les mots de Kundera, de leur précarité existentielle. On a tendance à disqualifier leur prétention nationale, on préfère y voir une forme de régionalisme ethnique plus ou moins condamné au folklore. On les déteste moins qu'on affiche à leur endroit une douce condescendance. À la rigueur, on leur accordera des droits culturels, mais on les décrètera insuffisamment matures pour l'indépendance politique.

Les Québécois connaissent cette rhétorique. On leur explique souvent que si leur culture est sympathique, elle ne saurait fonder un droit à l'autodétermination. C'est par leur participation à la fédération canadienne qu'ils accéderaient à l'universel: par eux-mêmes, ils seraient condamnés à une forme de provincialisme exigu. Ils en sont même un peu venus à le croire, tellement on leur martèle de telles âneries. Un peuple n'échoue pas son indépendance sans que sa psychologie collective n'en soit affectée. On pourrait dire que la défaite pousse au défaitisme, et qu'on s'habitue, finalement, à se reconnaître dans le portrait négatif qu'on fait de soi.

Et en ce moment, les Écossais font face à cette propagande. Et pourtant, découvrant l'indépendance enfin possible, certains se mettent à la désirer, et cela, au-delà des milieux qui y étaient ralliés d'avance. Cela ne veut pas dire qu'il faille accorder crédit à n'importe quel mouvement indépendantiste, et on ne confondra pas le régionalisme ethnique et le nationalisme démocratique. Mais la méfiance envers le premier conduit trop souvent à la condamnation du second. On lance finalement le message suivant aux petites nations: l'indépendance, c'est très bien pour ceux qui l'ont déjà, mais les autres arrivent trop tard dans l'histoire. Les nations qui ont trop tardé ont passé leur tour et devraient s'y faire. L'unification de la planète serait à ce prix, la stabilité internationale aussi.

Le dogme de l'intangibilité des frontières est ici utilisé pour étouffer la légitimité de la question nationale. On suggère qu'une nation n'aurait droit à l'indépendance qu'à condition d'être opprimée et colonisée. Comme si le droit à la pleine liberté politique présupposait une immense souffrance, sans quoi elle serait un caprice bourgeois. C'est accorder bien peu de valeur, ici, à la souveraineté démocratique et à cette évidence qu'il faudra pourtant redécouvrir: la souveraineté du peuple présuppose l'existence d'un peuple, et celui-ci est repérable par son identité historique et sa capacité à dire Nous.

On dit pourtant du nationalisme écossais qu'il est très peu «identitaire». Il faut relativiser la chose. Le Nous écossais a beau être le plus inclusif possible, il cherche pourtant à tracer une frontière entre lui et les autres britanniques. Il a beau se vouloir absolument civique, il délimite néanmoins un groupe humain auquel il reconnaît un droit à l'autodétermination et des intérêts nationaux spécifiques. On comprend ainsi que l'identité nationale se définit moins par un stock de coutumes une fois pour toutes établies que par une mémoire commune et une culture partagée à laquelle il est possible d'adhérer, pour peu qu'on s'en approprie les grandes références.

La question nationale échappe toutefois à ceux qui se lovent dans un présentisme débilitant, et qui ne comprennent pas qu'une identité nationale un temps inhibée peut renaître, se recomposer, et trouver dans chaque époque des enjeux autour desquels marquer sa singularité. On s'imagine désormais la terre reprogrammée par la logique de la mondialisation. On décrète la fin des patries, on croit voir venir une citoyenneté universelle, et bien évidemment, lorsque le besoin d'appartenance resurgit, parce qu'il s'agit d'une exigence anthropologique, on refuse de le comprendre et on l'assimile à une pulsion rétrograde.

Mais le besoin d'appartenance réhabilite une logique politique rappelant que la nation demeure le cadre indispensable de la liberté politique. L'homme a besoin de son propre pays pour s'ouvrir à l'humanité. Si les Écossais sont une nation à part entière, on peut comprendre qu'ils se demandent enfin s'il ne serait pas enfin temps qu'ils se gouvernent eux-mêmes, à la manière des Français, des Italiens, des Allemands, des Norvégiens, des Hongrois, des Tchèques ou des Slovaques. Qui sait, l'Écosse pourrait peut-être inspirer d'autres peuples à renouer avec l'idéal de l'indépendance.

Demain, les Catalans? Et après-demain, les Québécois?

Par Mathieu Bock-Côté le 15/09/2014

Mathieu Bock-Côté est sociologue (Ph.D). Il est chargé de cours à HEC Montréal et chroniqueur au Journal de Montréal ainsi qu'à la radio de Radio-Canada. Il est l'auteur de plusieurs livres, parmi lesquels Exercices politiques (VLB, 2013), Fin de cycle: aux origines du malaise politique québécois (Boréal, 2012) et La dénationalisation tranquille: mémoire, identité et multiculturalisme dans le Québec post-référendaire (Boréal, 2007).

Le Figaro