Euro crise

Tribune libre de Jean Goychman du 11/10/2014

Pourquoi le sujet de l’euro est-il tabou ?

Plus de 12 ans après sa mise en circulation, aucun bilan de l’euro n’est publié. C’est un peu comme s’il avait toujours existé et nul n’est censé poser la question de ce qu’il a apporté ou retiré aux peuples de la zone dans laquelle il circule. Peut-être espère-t-on qu’avec le temps les erreurs qui ont accompagné sa création se dilueront dans l’oubli ?

Pourtant, il n’y a pas si longtemps, nous comptions encore en francs, voire en « briques » pour certains montants. En 1992, les partisans du « oui » à la  campagne pour le référendum dit « de Maastricht » nous en  avaient expliqué les nombreux bienfaits.

Nous l’avons plus ou moins oublié, et il est probable que ceux qui nous voulaient à tout prix nous convaincre des avantages incomparables que cette monnaie unique allait nous apporter ne tiennent pas trop à ce qu’on leur rappelle

Je commencerai donc par Michel Rocard, qui venait de quitter Matignon :

« Maastricht constitue les trois clefs de l’avenir : la monnaie unique, ce sera moins de chômeurs et plus de prospérité ; la politique étrangère commune, ce sera moins d’impuissance et plus de sécurité ; et la citoyenneté, ce sera moins de bureaucratie et plus de démocratie » (Michel RocardOuest-France, 27 août 1992).

Résultats : 19 millions de chômeurs dans la seule zone euro en 2014. Le moins de « bureaucratie » apparaît avec évidence lorsqu’à chaque heure la réglementation européenne s’enrichit de 14 nouvelles pages. Quant à au « plus de démocratie » il suffit de se rappeler comment le référendum du 29 mai 2005 a été « confisqué » au profit du Traité de Lisbonne par Nicolas Sarkozy.

chomeurs

Olivier Berruyer a publié une courbe fournie par Eurostat (organisme officiel) ou l’on voit clairement qu’en 2013 le chômage dans l’Union Européenne concernait presque 27 millions de personnes. On constate cependant que le chômage est resté à peu près stable hors de la zone euro depuis 2000 et que l’augmentation s’est surtout faite sentir dans la zone euro à partir de 2009. Les courbes parlant d’elles-mêmes, tout commentaire serait superflu.

Venons-en maintenant aux propos tenus sur RTL en 1992 par un orfèvre en la matière :

« Si le Traité était en application, finalement la Communauté européenne connaîtrait une croissance économique plus forte, donc un emploi amélioré. » phrase définitive prononcée par Valéry Giscard d’Estaing. On voit tous les jours comment cette prophétie s’est réalisée.

Ensuite, c’est au tour d’Edouard Balladur, futur premier ministre qui déclarait dans Le Monde le 29 avril 92 : « La création de cette monnaie européenne n’aura rien d’automatique. En outre, chaque Etat conservera la maîtrise de sa politique budgétaire et fiscale, dans des limites qui ne seront pas plus étroites que celles d’aujourd’hui. »

Alors là, « mort de rire », comme disent les « d’jeunes » Quelle virtuosité dans la vision.

Il est dommage que personne n’ait rappelé cette jolie formule à Nicolas Sarkozy- dont Balladur fut le mentor durant cette période- au moment de la signature du traité RSCG qui contient, entre autres, la fameuse « Règle d’Or », objet actuellement d’une âpre discussion avec la Commission Européenne.

Pour ne pas me faire traiter de partisan, le respect de l’équilibre entre les formations politiques m’impose de citer également Martine Aubry : « L’Europe, ce sera plus d’emplois, plus de protection sociale et moins d’exclusion. »  affirmait-elle à Béthune, devant un parterre choisi, le 12 septembre 1992. Il suffit de remplacer les « plus » par des « moins » et inversement pour avoir une bonne approche de la réalité.

Je ne résiste pas non plus au plaisir de citer Jean Luc Mélenchon pour sa clairvoyance lorsque, s’exprimant devant le Sénat, le 09 juin 1992 dans ces termes :

« Demain, avec la monnaie unique, cette monnaie unique de premier vendeur, premier acheteur, premier producteur, représentant la première masse monétaire du monde, l’Europe sera aussi porteuse de civilisation, de culture, de réseaux de solidarité »

Je crains qu’il ne faille attendre assez longtemps avant que tout ceci se réalise…

Enfin, inclassable politiquement, mais se situant en apparence « entre la gauche et la gauche » notre BHL national (ou plutôt international) qui aime bien citer les autres pour faire parler de lui, et qui n’hésite pas sur le choix de la formule :

« M. De Villiers, donc s’installa à l’Élysée. […]Le NON français à Maastricht fut interprété, de fait, comme un encouragement aux nationalismes. Il relança la guerre dans les Balkans .[…] Si bien que, sans aller, comme certains, jusqu’à imputer à ce maudit NON le soulèvement transylvain, la nouvelle guerre de Trente ans, entre Grèce et Macédoine, les affrontements entre Ossètes du Nord et du Sud, puis entre Russes et Biélorusses, bref, sans aller jusqu’à lui attribuer toutes les guerres tribales, ou para-tribales, qui enflammèrent l’Europe de l’Est, on ne peut pas ne pas songer que c’est lui, et lui seul, qui offrit à Berlin l’occasion de son nouveau Reich. » (Le Figaro, 18.09 1992) (Marianne du 08.12.2011 Op Citendi)

A dire vrai, point n’était besoin de recourir à la fiction de l’élection présidentielle de Philippe de Villiers. Le « oui » est passé et une bonne partie de ce programme s’est néanmoins réalisée. Aurons-nous la cruauté de lui rappeler que sa « montée des nationalismes » est assez bien corrélée par la montée du chômage dans la zone euro et que ce qu’il appelle « nationalisme » n’est rien d’autre qu’un réflexe salvateur des peuples qui pensent que leurs dirigeants les mènent tout droit dans le mur ? On imagine également pourquoi ce monsieur préfère se cantonner dans la critique stérile de ceux qui envisagent une sortie de l’euro, pourtant aujourd’hui logiquement justifiée par la situation économique de la zone.

Alors, évidemment, une telle justesse de vue et toutes ces prophéties dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles n’ont guère été « auto réalisatrices » permettent de mettre en doute le bien-fondé de la création de cette monnaie et on se demande si le maintien de son existence ne s’apparente pas à de « l’acharnement thérapeutique ». On peut comprendre les raisons pour lesquelles les inconditionnels de l’euro n’ont aucune envie de promouvoir, ni même d’assister à un débat qui prendrait vite pour eux l’allure d’un « grand bêtisier »

Pourtant, l’heure du bilan approche et nul ne pourra s’y soustraire. Il convient, pour la circonstance, de citer Abraham Lincoln :

« On peut tromper une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps. »

Gilbert Collard