Drapeau Elysée

L’Elysée va (re)mettre les drapeaux aux fenêtres et cette fois ils ne seront pas en berne. + 21% pour François Hollande, c’était une inversion de sa courbe de popularité parfaitement inespérée !

Le tragique, ça peut rapporter gros pour un président de la République en exercice et le chef de l’État, qui était déjà un champion de la commémoration, a su parfaitement capitaliser l’émotion nationale avec une subtile synthèse de sensibilité spontanée et de stratégie de rassemblement.

On ne lui fera pas l’injure, évidemment, d’avoir calculé ses attitudes pour en retirer le meilleur bénéfice sondagier mais en politique, y compris dans les circonstances les plus dramatiques, rien n’est totalement gratuit. Dans ce domaine où l’abnégation absolue est une matière étrangère, le président et son équipe ont fait ce qu’il fallait pour que la séquence en noir puis en couleurs que la France vient de vivre puisse ne pas être totalement perdue pour tout le monde.

Une éclaircie passagère

S’il faut se réjouir du rétablissement (partiel) du lien entre le premier des Français et ses chers compatriotes – qui est un bien pour la démocratie française sens dessus-dessouscette éclaircie a toutes les chances, hélas, de n’être que passagère.

À plus long terme – et c’est ce qui compte – François Hollande ne sera pas le principal bénéficiaire de cette semaine qui – si on en croit les unes des journaux – aurait "changé la France". La grande gagnante du désormais fameux mouvement fourre-tout du 11 janvier, c’est la grande absente de la place de la République : Marine Le Pen.

Elle n’est pas sur le devant de la scène depuis dix jours ? Ça l’arrange parfaitement. Et quand elle revient sur les ondes à une heure de grande écoute, comme ce lundi matin sur France Inter chez Patrick Cohen, la présidente du Front National a l’intelligence politique d’avoir le triomphe discret.

Elle gère, en effet, avec une très grande habileté des événements qui lui sont favorables. Pas besoin de taper sur la grosse caisse pour ameuter le bon peuple dont elle a parfaitement intégré le besoin de calme. Il lui suffit donc de surfer sur le sentiment général : "Il faut tout revoir." Rien que ça.

Marine Le Pen, sur la pointe des pieds, avec ses gros sabots

Et de citer pêle-mêle tous les classiques de l’extrême-droite : "relation à l’autorité", "les zones de non-droit", "la politique de l’immigration", "l’acquisition de la nationalité", "l’assimilation", l’armée qu’on a laissée dépérir, etc. À l’entendre, des thèmes qui résument "20 ans d’erreur" des pouvoirs de droite et de gauche. En clair : l’UMPS a eu tout faux. Sous-entendu : c’est pour ça que nous en serions là.

L’argument massue c’est la critique de l’acquisition automatique de la nationalité française qui permettrait, nous explique-t-elle doctement – "à des jeunes de 18 ans d’opter pour la nationalité française alors qu’ils ont un CV de délinquants et de criminels".

Et hop, mine de rien, le message est passé : tous les gamins qui ont l’air issus de l’immigration sont peut-être des terroristes potentiels. Il faut prendre des précautions contre le péril qu’ils représentent. Supprimer, donc, ce droit du sol honni par l’extrême-droite, voilà la solution. Qui pourrait prétendre aujourd’hui que cette idée simpliste et dangereuse ne traverse pas de nombreux esprits traumatisés par les profils des frères Kouachi et de Coulibaly et consorts ?

Brouiller les pistes, creuser le piège

Marine Le Pen avance donc ses pions sur un terrain bien préparé… par le pouvoir lui-même.

Quand Najat Vallaud-Belkacem ressort la vieille idée de la Marseillaise à l’école (que même un de ses prédécesseurs, de droite, grand révolutionnaire devant l’éternel, comme Luc Ferry juge ridicule) pour servir d’antidote patriotique contre la radicalisation des ados, quand – pour surfer sur l’indignation – on impose une minute de silence dans les collèges en l’exposant fatalement à des transgressions, quand on se vante d’avoir utilisé le droit de déchoir de sa nationalité française un bi-national, quand, tout à coup, on décide d’un moratoire sur la réduction des moyens humains de l’armée, quand on met du "patriote" à tout bout de champs et qu’on parle d’un pays "en guerre", on en fait évidemment trop dans le seul but de flatter une sensiblerie collective à vif. Un fonds de commerce qui est celui, depuis si longtemps, du Front National

En somme, les partis dits "traditionnels" ont très bien travaillé depuis une semaine pour le faire prospérer. Une banalisation gratuite : merci François, merci Manuel, merci l’UMP.

Il ne reste plus à Marine qu’à brouiller un peu plus les pistes pour apparaître comme une dirigeante politique responsable et presque… modérée. Ainsi sur France Inter, s’est-elle faite l’avocate de la liberté d’expression (y compris quand elle s’appliquerait contre le Front), la défenseure de la laïcité, la complice de… Malek Boutih (quand il dit que la France est en guerre contre le fondamentalisme religieux), la procureure des "théories conspirationnistes fumeuses" (prends-ça, Papa Jean-Marie, espèce de vieux fou).

En vue, les prochaines échéances électorales

Elle invite même ses collègues à éviter les excès car "la responsabilité des politiques, c’est d’éviter l’engrenage du choc des civilisations" (mais elle valide le concept au passage) et annonce que le théoricien de la "cinquième colonne" musulmane, Aymeric Chauprade n’est plus son conseiller pour les affaires internationales.

Bref, elle se fond astucieusement dans le paysage tout en faisant valoir à la fois ses droits d’auteur sur la politique de fermeté – revendiquée désormais par l’ensemble de l’arc politique – et sa différence. Sûre du vieil adage commercial de son géniteur – "les gens préféreront toujours l’original à la copie" – elle n’a plus qu’à attendre sereinement les scrutins à venir : législative partielle de Montbéliard en février, départementales en mars, régionales en décembre. L’année 2015 s’annonce encore mieux que prévu. Elle a si bien commencé.

Par Olivier Picard le 19/01/2015

Le Nouvel obs

Note BYR : Analyse d'un journaliste de gauche...qui remets les pendules à l'heure notamment celles du bureau de monsieur Cambadelis !