Murat Cantal

Cantal, Haute-Loire, Maine-et-Loire… près d'une dizaine d'islamistes, condamnés pour terrorisme et ne pouvant être expulsés sur décision de la Cour européenne des droits de l'homme, sont assignés à résidence en zones rurales. Aux frais de l'État et au grand dam des élus locaux. Et sans les empêcher de rencontrer des complices ou de s'évader…

Murat, ses 2000 habitants, sa petite place, ses quelques commerces et, tout autour, ses champs cernés de vieilles montagnes dressant, dans les brumes hivernales, des sommets élimés… C'est là, en ces terres reculées et rurales du Cantal, que le terroriste algérien Djamel Beghal, mentor de Chérif Kouachi et d'Amedy Coulibaly - les auteurs des attentats sanglants à Paris -, a été assigné à résidence entre 2009 et 2010. Hébergé à l'hôtel Les Messageries, l'islamiste radical s'est vu infliger, durant presque un an, un exil baigné de foi chrétienne. Sa chambre donnait sur une église et, taillée dans un immense bloc de pierre blanche, la statue de la Sainte Vierge, perchée sur un rocher, domine la ville. Djamel Beghal, qui sillonnait les rues sur son VTT, passait forcément sous ce regard miséricordieux. Un comble pour cet extrémiste, désigné par ses partisans comme un véritable maître à penser du djihadisme, qui sortait alors tout juste de prison pour avoir projeté de commettre un attentat contre l'ambassade des États-Unis en 2001.

Mais l'ombre de la Sainte Vierge sur le village auvergnat n'a guère ébranlé la foi de l'ancien chef d'un réseau terroriste. Depuis Murat, où il recevait Chérif Kouachi et Amedy Coulibaly, il fomentait, en toute discrétion, l'évasion de Smaïn Ait Ali Belkacem, l'auteur de l'attentat contre la station RER du Musée d'Orsay en 1995. Arrêté en 2010 pour ce projet déjoué de peu, Beghal est aujourd'hui incarcéré à Rennes où il purge dix ans de prison.

Comme neuf autres personnes à l'heure actuelle, principalement des islamistes d'origine algérienne, Djamel Beghal a donc connu l'assignation à résidence. C'est le sort réservé à ceux qui, d'origine étrangère, sont frappés d'une interdiction définitive du territoire français mais ne peuvent être expulsés. La Cour européenne des droits de l'homme (CEDH), qu'ils saisissent, fait en effet barrage à une extradition vers leur pays en évoquant des risques de torture. C'est alors l'impasse. La France, qui ne peut se débarrasser de ceux qu'elle bannit, les installe dans des bourgades isolées, avec interdiction pour eux d'en sortir et obligation de pointer quatre fois par jour à la gendarmerie. Tant qu'ils n'ont pas trouvé un autre pays d'accueil, ils sont sommés de vivre là, en séjour forcé. Avec ses villes et villages au milieu des champs, le Cantal est tout désigné pour héberger ces islamistes, souvent logés par l'État.

Déjà mal vécu à l'époque par la population, l'exil de Beghal à Murat passe encore moins aujourd'hui, depuis les attentats parisiens. «On culpabilise presque de l'avoir accueilli, lui qui recevait Kouachi, Coulibaly et son épouse. Avec sa burqa, cette dernière ne passait pas inaperçue, lâche Magali qui tient le bureau de tabac avec son époux Michel, on se sent presque complice.» À cela s'ajoutent les frais d'hôtel dont la note était adressée à l'État. Dans le village, on parle d'une facture mensuelle de 3000 euros. «Voilà ce que coûtait ce terroriste chaque mois!», certifie Michel qui, comme les autres habitants, garde pourtant un souvenir plaisant de cet hôte très particulier. Beghal, assurément, avait le sens du contact. Toujours un mot aimable et toujours prêt à rendre service comme le jour où il a aidé les commerçants à monter les chalets de Noël. Parvenant ainsi à faire baisser la garde de la population, l'ancien mentor des tueurs parisiens, sans cesse vêtu d'un survêtement, avait pris ses habitudes. Poussant la porte de la maison de la presse pour acheter ses revues sur le jogging, puis celle de boulangerie pour prendre ses viennoiseries.

Aujourd'hui dans le bureau de son entreprise de plomberie, Bernard Villaret, à l'époque maire de la commune, se souvient, quant à lui, comment «le cas Beghal» lui était tombé sur les bras. Avec brutalité et sans concertation comme le relatent tous les élus confrontés à cette situation. «Un dimanche, le sous-préfet a voulu me voir en urgence», dit-il. Murat était réquisitionné pour accueillir cet ancien activiste. «Il a fallu désigner l'un des deux hôtels de la commune pour le loger.» Le plus difficile allait venir: rassurer la population qui allait côtoyer un homme estampillé «terroriste». «Beghal sortait, discutait avec les gens. Il était libre dans les limites de notre village. On l'a mis chez nous pour être loin de tout. Quel leurre! Avec le Net, les nombreuses visites qu'il recevait, il était totalement connecté au monde et a pu monter sa tentative d'évasion», raconte l'ancien édile encore choqué en évoquant des clichés où l'on voit, dans les bois, Beghal avec sa garde rapprochée, Kouachi et Coulibaly, avec des armes «Murat, qui est un lieu touristique, était devenu un camp d'entraînement!», s'offusque-t-il en admettant aussi que le djihadiste faisait l'objet d'une surveillance. Sans elle, l'évasion de Belkacem aurait sans doute eu lieu.

Mais les mailles du filet ne sont pas partout aussi resserrées. Toujours en Auvergne, à Brioude, située dans le département de la Haute-Loire, à quelques encablures de Murat, l'islamiste Saïd Arif, autre assigné à résidence, s'est volatilisé sans la moindre difficulté en 2013. Après son dernier pointage de la journée, il s'est emparé de la voiture de fonction de l'épouse de l'hôtelier qui l'hébergeait et… a fait ses adieux à Brioude, à ses 7000 habitants et à La Vieille Auberge où il résidait. «Avec l'A 75 juste à côté, il était en Espagne en moins de quatre heures», relate, consterné, le maire divers droite Jean-Jacques Faucher. Ce dernier n'avait d'ailleurs pas ménagé sa peine pour claironner son indignation d'accueillir cet ancien membre de la nébuleuse islamiste, qui avait projeté divers attentats, notamment contre la tour Eiffel. Le ministère de l'Intérieur lui avait alors demandé la plus grande discrétion. Mais il avait alerté la presse! «On nous impose des situations inacceptables et, en prime, il ne faudrait pas que cela se sache!», s'emporte-t-il. De son côté, Saïd Arif n'avait pas été en reste en matière de provocation. Avec le gîte et le couvert offerts, Il s'était vanté de coûter à la République française 2600 euros par mois en faisant, au passage, l'apologie du terrorisme dans la presse locale. Il avait notamment précisé: «Les attentats suicides, c'est économique. Avec une voiture piégée, vous tuez 150, 200 personnes Brioude en avait été scandalisé… et s'était ensuite étranglé en apprenant - cerise sur le gâteau - que Pôle emploi lui avait versé 5000 euros. Le pactole lui a permis de se faire la belle et de rejoindre depuis la Syrie…

Échaudés par ces épisodes, les élus auvergnats sont les premiers à réagir. Député UMP de Haute-Loire, Jean-Pierre Vigier va prochainement déposer une proposition de loi, renfermant plusieurs dispositions concernant les étrangers condamnés pour terrorisme. Parmi elles: l'obligation de purger l'intégralité de la peine de prison, la fin de l'allocation temporaire d'attente versée dans certains cas et le maintien de l'islamiste en centre de rétention dans l'attente de la décision de la CEDH. Le député réfléchit aussi à une mesure plus radicale. Au lieu de disséminer en France ces anciens activistes, il suggère de les rassembler dans un centre. Une sorte de Guantanamo à la française, qui équivaudrait à une deuxième peine de prison sans limite de temps… Un projet qui semble avoir peu de chance de voir le jour.

Destinataire de courriers incendiaires, l'ancien secrétaire d'État à l'Intérieur et député UMP du Cantal, Alain Marleix, estime aussi que l'assignation à résidence doit être changée. «J'ai reçu des lettres d'élus locaux qui en ont assez que l'on prenne leur département pour une “poubelle” et la sécurité, avec l'obligation de pointage, est inefficace», assure-t-il. Interrogé, le ministère de l'Intérieur fait valoir que la dernière loi antiterroriste permet désormais de filtrer les visites des islamistes et qu'une réflexion est en cours avec la Chancellerie sur le port du bracelet électronique pour les assignés à résidence. Pas de quoi rassurer les élus concernés qui portent aussi des regards critiques vers la CEDH. «Elle rend des décisions sans prendre en compte les risques de sécurité publique», estime le député UMP Alain Marsaud. Mais cet ancien magistrat, spécialiste dans la lutte contre le terrorisme, n'entrevoit guère de solution pour améliorer le dispositif. Pour lui, «la France se trouve tout simplement piégée par ses propres lois et les règles qu'elle respecte».

Impasse pour les uns, la situation est aussi jugée «totalement kafkaïenne» pour les autres, comme pour Me Isabelle Coutant-Peyre, qui défend Merouane Benahmed, dont le passé n'incite pas, il est vrai, à la compassion. Dans le cadre de l'affaire dite des «filières tchétchènes», l'homme a été condamné à dix ans de prison en 2006 pour avoir appartenu à une cellule qui avait décidé de frapper diverses cibles en France, entre 2001 et 2002.

Libéré en 2011, il «erre» depuis de village en village. Si on assure Place Beauvau que ces assignés à résidence subviennent en principe à leurs besoins, cet ancien détenu ne parvient pas, dans sa situation, à trouver du travail. «Je ne peux me déplacer et qui voudra me donner un emploi?», explique au Figaro Merouane Benahmed, installé depuis peu à Beaupréau (Maine-et-Loire), l'un des rares «exilés» à accepter aujourd'hui de s'exprimer. Car, il le sait, les récents attentats en France rendent peu audible sa supplique. «Mais je veux partir de France pour redémarrer une vie avec ma femme et mes quatre enfants, assure-t-il. J'ai purgé ma peine et je suis encore aujourd'hui en prison

À ce jour, sa vingtaine de demandes auprès de pays d'accueil potentiels n'ont pas abouti. L'ambassade du Portugal, soutient-il, lui aurait notamment signalé qu'il devrait se trouver sur le territoire portugais pour que sa requête soit recevableUne situation, en effet, totalement «kafkaïennne».

Par Angélique Négroni le 04/02/2015

Le Figaro