Penseur 1

Beaucoup d’ennemis, beaucoup d’honneur  dit le proverbe, force est de constater que le FN n’en manque pas ! Nicolas Sarkozy est aujourd’hui à Nice pour soutenir  Christian Estrosi, désigné pour affronter Marion Maréchal-Le Pen aux élections régionales. Le journaliste du Parisien qui a rencontré le président de l’UMP a pu constater que ce dernier était particulièrement remonté et vindicatif à  l’encontre de l’opposition patriotique. Une détestation qui vire à l’obsession : « Je n’ai qu’une stratégie vis-à-vis du Front National : être frontal. Je l’assume, jure Nicolas Sarkozy en serrant le poing, le ton ferme, et en fixant son interlocuteur d’un regard sombre… ». Quel dommage que l’ex chef d’Etat n’ait pas montré la même fermeté pour refuser de se prêter au sanglant démantèlement de la Libye, affiché la même détermination pour arrêter l’immigration-invasion, combattre le chômage, les ravages du mondialisme, la montée des insécurités, le déclassement de la France… A l’autre bout de l’échiquier politique, le grand-oriental socialo-trotskyste Jean-Luc Mélenchon utilise lui un langage à connotation religieuse, pour expliquer, sur Frances 3 il y a quelques jours, que  la classe politico-médiatique parle beaucoup du FN car cela relève d’une «  fascination pour le mal ».

Le PS taille régulièrement un costume de vilain diable à M. Mélenchon, accusé de vouloir faire perdre la gauche en 2017 par son intransigeance. Volonté de souligner les dissensions stratégiques, les querelles d’égos existant entre le Parti Communiste et le Parti de Gauche, les deux principales formations du Front de Gauche que la rue de Solferino aimerait voir imploser, le député socialiste Karine Berger expliquait le 21 avril sur Sud radio que « le PC et le Front de Gauche ça n’a rien à voir». « Ça ne se ressemble pas car les propositions du Front de Gauche de Jean-Luc Mélenchon sont vraiment détachées de la réalité, sont des positions qui enferment la France sur elle-même et essayent de la couper de l’Europe. Le Parti communiste français n’est pas du tout sur cette position-là ».  Et Mme Berger de se féliciter dans sa circonscription de sa parfaite collaboration avec le PC de  Pierre Laurent, l’homme qui dégomme dans les médias  la politique gouvernementale mais s’allie avec le PS à chaque élection pour quémander postes, mandats et prébendes

La petite phrase prononcée par François Hollande sur Canal plus dimanche, comparant le discours de Marine à « un tract du PC des années 70», continue de susciter de nombreux commentaires et analyses sur la pertinence et la réalité de cette saillie. Maladresse, boulette d’un Hollande qui n’aurait  pas pris la mesure de la réaction des communistes, force d’appoint résiduelle, très déclinante mais dont il aura besoin dans le cas d’un hypothétique second tour en 2017 ? Ou formule mûrement réfléchie, visant à séduire l’électorat centriste  qu’il estime plus porteur et conséquent, plus en phase avec sa politique ?

Spécialistes et politologues se sont aussi répandus dans les médias pour analyser la véracité de l’idée propagée selon laquelle il y a eu glissement de l’électorat communiste vers le vote FN. Historien, ancien dirigeant du PC, Roger Martelli a jugé dans Le Monde cette hypothèse comme largement non fondée : «l’amalgame, même feutré, avec le FN, est une infamie (…). Laisser entendre que le PCF était contre l’immigration est faux » (sic). «Le FN chasse sur des terres populaires et ouvrières, il essaye de s’implanter sur des territoires marqués par la désindustrialisation, qui étaient en effet des territoires avec un fort électorat communiste. Mais ce n’est pas pour autant qu’il y a un transfert des voix de l’un à l’autre. Ce n’est pas parce que l’on se trouve sur les mêmes territoires que l’on retrouve les mêmes électeurs des années après ».

Sur le site des Inrocks, Joël Gombin, membre de l’Observatoire des radicalités politiques (ORAP) de la Fondation Jean-Jaurès, affirme que «cela fait longtemps que d’un point de vue scientifique, un sort a été fait à l’idée d’un parallèle entre le PCF et le FN. C’est une idée qui revient régulièrement, qui a eu sa popularité à une époque, mais qui ne repose pas sur grand-chose d’un point de vue empirique. Ce parallèle n’est valide ni du point de vue de la géographie ou de la sociologie électorale, ni du point de vue de leurs orientations idéologiques, ni du point de vue de leur recrutement et de leurs pratiques militantes (…) Tout le monde s’accorde en science politique pour dire que l’espace politique n’est pas unidimensionnel. Il est pluridimensionnel. A partir de là, l’idée selon laquelle on pourrait projeter l’espace politique sur une bande qui se replierait à ses extrêmes ne fait aucun sens. Si vous prenez n’importe quel parti deux à deux, vous aurez toujours des points communs et des différences ».

« Il n’y a jamais eu d’éléments empiriques qui laissent penser qu’il y a eu de tels transferts (de gens qui  votaient PC et votent désormais FN, NDLR) de manière massive souligne encore M. Gombin. Evidemment qu’ils peuvent exister de manière individuelle, mais au niveau global ce n’est pas significatif. Ce qui est vrai c’est qu’il y a des régions dans lesquelles le PCF était autrefois puissant, et où par la suite le FN a obtenu de bonnes audiences, mais ça n’a rien de systématique. Dans des régions comme le Pas-de-Calais ou les Bouches du Rhône c’est vrai, mais ça l’est moins autour d’un communisme plus rural comme dans l’Allier  (…). Par contre ce qui est attesté dans les travaux de Sylvain Crépon par exemple, c’est que dans un territoire comme le bassin minier, il y a des enfants et des petits-enfants de communistes qui votent ou qui militent au FN ».

Christian Delporte, historien spécialiste de l’histoire des médias et de la communication politique, interrogé sur ce thème par Le Figaro, estime que le FN n’entend «pas forcément de récupérer les électeurs communistes mais les électeurs des classes populaires qui se sentent abandonnées, les couches moyennes qui se sentent déclassées, autrement dit les Français qui votaient pour le PCF dans les années 70. Le vocabulaire employé est donc très important: il donne des signes aux électeurs qu’on cible. L’habileté du Front National repose sur la récupération de la sémantique voire de la phraséologie communiste des années 70. On gagne la bataille politique en gagnant le combat de l’imaginaire et ce combat repose sur la guerre des mots. Le FN a réussi à capter ces mots qui résonnent dans l’esprit populaire, il se les est appropriés ».

Reste pour le FN à réussir ce qui constitue un véritable défi, condition de son arrivée au pouvoir.  C’est-à-dire dire non seulement persuader de la justesse de son programme économique –qui reste une pierre d’achoppement pour une grande majorité des électeurs de la droite classique-  convaincre  de l’ identité de vue existant entre les principaux dirigeants de l’Etablissement, de la réalité de cette UMPS, et apparaître à la fois comme une formation alternative, opposée frontalement au Système mais aussi  comme un parti de gouvernement.

Dans Le Figaro, le 13 avril, le  politologue Jérôme Sainte-Marie prenait comme exemple des choix stratégiques qui s’offrent au FN, le cas du  « Parti communiste français ». « Ainsi, au cours des années 1970, il a mené un travail idéologique en profondeur, consistant à liquider un héritage léniniste qui, de fait, le plaçait en marge du système politique. Cette entreprise, achevée par Robert Hue sur un mode farce et sous les applaudissements des commentateurs médiatiques, a largement contribué à l’élimination presque complète d’un vote communiste qui concernait un Français sur cinq. Dès lors que toute spécificité idéologique était niée, et cela par ses propres dirigeants, le parti de la classe ouvrière devenant le parti des gens, tout intérêt disparaissait pour ce vote. Le plus logique était de voter utile dès le premier tour, c’est à dire pour le Parti socialiste. Et le Parti communiste disparut pratiquement ».

« (…) Pour ses électeurs, voter pour le Front National, c’est aujourd’hui se démarquer radicalement du reste de l’offre politique. La forme de dissidence pratiquée par Jean-Marie Le Pen a eu son utilité politique, mais toutes les études d’opinion montrent qu’elle est désormais massivement rejetée par les sympathisants frontistes. Ceux-ci ne souhaitent pas pour autant une mise en conformité avec les valeurs et les manières de l’UMP ou du Parti socialiste. Marine Le Pen profitait largement du partage des rôles avec son père, car ainsi elle pouvait manœuvrer sur des terres idéologiques nouvelles sans que soient rompus les liens avec le terreau d’extrême-droite. Désormais, il lui revient d’assumer l’ensemble de la doctrine frontiste ».

« C’est là que surgit la difficulté affirme M. Saint-Marie. Il existe en France une fraction irréductible de l’électorat qui exprime son attachement aux valeurs traditionnelles et s’accommode mal de la neutralité en matière de mœurs. La mobilisation autour de la Manif pour tous -le mai 68 conservateur décrit par Gaël Brustier- a renforcé la conscience qu’elle avait de son existence. Les tensions culturelles, qui ne se réduisent pas dans l’opinion à la question de l’islam, ne font que se renforcer, à mesure qu’implose le projet de transformation sociale portée par la gauche (…). Un tour moderniste donné au discours du Front National serait certainement loué dans la sphère médiatique ; il serait pourtant préjudiciable à la fidélisation de ses gains récents tout autant qu’à la loyauté des soutiens les plus anciens».

Alors quelle martingale gagnante pour le FN ? Ce qui est d’ores et déjà certain c’est que son unité autour des valeurs nationales est le préalable, la condition nécessaire de tout succès. Interrogé à la sortie du Bureau Politique le 17 avril au sujet de ses interrogations sur l’hypothèse d’un «Front ancien» et d’un «Front nouveau», Bruno Gollnisch a expliqué qu’il « (avait) demandé des éclaircissements (sur ce point). Marine Le Pen m’a assuré de façon nette que si nous avions des divergences tactiques et stratégiques, nos convictions fondamentales restaient les mêmes, je m’en réjouis ! ».

Le 22/04/2015

Bruno Gollnisch