© Jean-Cyrille Godefroy

Début du troisième millénaire. Une "grande invasion musulmane" menace l'Europe. Les Français, droits-de-l'hommistes et décadents, résistent à peine et capitulent. En quelques semaines, le Vieux Continent est annexé par le califat. Le nouvel oracle de Michel Houellebecq ? La suite de son best-seller Soumission ? Non : cette prophétie date de 1894 ! Paru il y a plus d'un siècle, L'An 330 de la République fait ainsi écho aux obsessions de ce début du XXIe siècle.

Ce roman oublié figure une Europe endormie, où les États nations ont disparu, qui s'effondre sous les coups d'un islam conquérant, "ignorant, pauvre, fanatique et barbare". L'An 330 ou le "grand remplacement", l'obsession de l'essayiste Renaud Camus, mais dans la science-fiction de la révolution industrielle !

Disciple de Nietzsche

Le livre n'a pas marqué son temps. Il est vrai que son auteur, Maurice Spronck (1861-1921), aurait davantage sa place sous François Hollande qu'à la Belle Époque. Spronck, c'est l'opportuniste médiatique dans toute sa splendeur. Au tournant du siècle, ce journaliste de droite se cherche un destin politique. Bien que républicain, il entre à l'Action française à sa création en 1898 et la quitte aussitôt. Puis, élu député, il change de partis comme de chemise...

OEuvre de jeunesse, L'An 330 ne répond encore à aucun agenda politique. L'islam est alors une civilisation déchue, mise en pièce par les empires coloniaux. Le livre est donc parfaitement inactuel, même s'il s'inspire de Friedrich Nietzsche (1844-1900). Car Paris est alors en pleine mania nietzschéenne. Avant de devenir fou, le génie allemand a annoncé dans Ainsi parlait Zarathoustra (paru en 1883 en Allemagne et traduit en français en 1892) le combat futur entre le "dernier homme", un être rabougri tout entier consacré à son bonheur, et le "surhomme", un homme qui a dépassé les contradictions humaines.

Pionnier de la dystopie

L'An 330 prend la prophétie au pied de la lettre. Nous sommes en 2192 (330 ans après la première République de 1792). L'Occident est au comble du progrès, les valeurs de la Révolution se sont imposées et assurent le bien-être d'un peuple dévoué à la science. Mais Spronck ne partage pas la technophilie enthousiaste d'un Jules Verne. Abolition de la peine de mort, réduction du temps de travail, épidémie d'obésité et de dépression, robotisation, biotechnologies, droit à l'avortement et à la contraception, drogues et libération sexuelle, peines de substitution... Les prédictions de L'An 330 sont étonnamment justes, mais, pour leur auteur, elles sont apocalyptiques. Ce monde faussement idéal ne tiendra pas une seconde face aux hordes du nouveau califat. Autrement dit, dans L'An 330, le surhomme est un terroriste de Daesh !

Spronck est ainsi un des pionniers de la dystopie, ou contre-utopie, dans la littérature française. Il inverse le principe de l'utopie : une société parfaite selon certains principes - en l'occurrence, "liberté, égalité, fraternité" - se révèle en pratique un enfer sur Terre.

OEuvre d'un écrivain de seconde zone, L'An 330 est brouillon et maladroit, comparé à 1984 de George Orwell, qui donnera un demi-siècle plus tard ses lettres de noblesse au genre de la dystopie. Mais ce lointain parent de Soumission semble s'adresser directement aux lecteurs de 2015 avec son style fin de siècle, son futur réaliste et son éros morbide proprement houellebecquien.

Par Jérémy André le 25/04/2015

Le Point