Bilger

L'auteur ou les auteurs de cet article ne sont en rien membres du Front National, du Rassemblement Bleu Marine ou d'un autre mouvement de cette famille de pensée politique -à ma  connaissance- et ils ne partagent pas forcément les idées défendues ici.

Justice au singulier

Par Philippe Bilger le 29/08/2015

Comme citoyen, on a le droit de s’inquiéter ou de se féliciter de l’évolution de partis qui sont pourtant aux antipodes de ses convictions.

Pour le FN, je suis lassé de devoir sans cesse montrer patte démocratique pour que me soit concédée l’autorisation de me pencher sur lui !

Puis-je formuler brutalement cette question sans avoir des arguties en retour ? Est-il, oui ou non, interdit en France ?

Pourtant, ce qui se déroule en son sein et qui suscite une curiosité médiatique abusive est passionnant et aujourd’hui une interrogation centrale vient à l’esprit : Marine Le Pen, présidente du FN, pouvait-elle agir autrement ? Aurait-elle dû, par devoir filial et complaisance politique, laisser son père consciencieusement détruire une dédiabolisation qu’il ne supportait pas ?

Je n’ose imaginer que Marine Le Pen ait été à ce point dénuée d’intuition psychologique, qu’elle n’ait pas pressenti ce qui allait advenir avec son père mis inévitablement sur la touche, dépossédé doublement de son aura : d’abord parce qu’elle avait pris officiellement sa relève et surtout parce que présidente, elle réussissait mieux que lui.

Il convient d’intégrer aux analyses qui, depuis le conflit ostensiblement affiché, surabondent, le fait que de toute manière Jean-Marie Le Pen n’aurait jamais accepté le retrait, la réserve, le silence. Même dans un climat apparemment consensuel autour de sa succession, à cause de sa personnalité et de son impérieux besoin d’exister quelles que soient les circonstances, il était inévitable qu’il vienne mettre des bâtons dans les roues d’un processus qui avait le front de se passer de lui.

Marine Le Pen a eu le courage, et sans doute cela n’a-t-il pas été sans déchirement, de tirer les conséquences de la répétition obsessionnelle de provocations plus nostalgiques que réfléchies et de considérer que le FN devait couper le cordon sinon de fidélité du moins de solidarité avec son fondateur.

Elle n’avait pas d’autre choix si elle désirait continuer à inscrire son parti dans le registre purement politique et non plus sulfureux, et à le constituer comme une machine de guerre pour gagner ; et non plus comme un poil à gratter - mais sans leur nuire - pour les partis traditionnels. Elle a résumé sa pensée en soulignant que Jean-Marie Le Pen "s’était mis de lui-même hors du parti", notamment en contestant les qualités de ses candidates pour l’élection présidentielle et pour le scrutin régional (Le Figaro Magazine).

L’argument semblant dénier la validité de la "normalisation" au prétexte que les excès auraient été tolérés hier n’a pas grand sens. Il aurait fallu alors les laisser se prolonger alors que leur multiplication et surtout cas leur caractère délibérément préjudiciable à une "ligne" plus respectable imposaient l'éradication de ces nuisances ?

La présidente du FN aurait-elle pu faire autrement pour les modalités ?

Je ne veux pas me parer, comme tant de journalistes politiques, des plumes d’une lucidité rétrospective qualifiant aisément de nécessaire ce que le réel a fait surgir. Il est clair que la précipitation a sans doute nui à la régularité formelle des décisions qu’il convenait de prendre pour la suppression de la présidence d’honneur de Jean-Marie Le Pen. Même si j’ai l’impression, sans porter atteinte à l’autorité judiciaire, qu’il y a eu une forme de volupté paradoxale à jouer le père contre la fille.

Le bureau politique du FN a exclu Jean-Marie Le Pen du parti qu’il avait fondé et j’admets, sans juger de la qualité de son action, le caractère apparemment incongru d’un tel ostracisme. Le créateur est expulsé de sa création qui ne lui ressemblait plus.

Il n’empêche que la majorité a validé ce que Marine Le Pen estimait indispensable et les recours qu’a annoncés le père ne vont pas fondamentalement obérer la poursuite d’un mouvement doublement légitimé : par la pureté morale et par l’efficacité politique.

Il fallait sortir JMLP du jeu mais en même temps, il va pouvoir s’ébattre dorénavant dans une atmosphère dont il a toujours raffolé. Il n’a jamais été un être de gestion et de conquête mais toujours de destruction et de provocation.

Il a déjà réussi à rendre sensibles des clivages entre la tante et la nièce, entre le FN historique et le Rassemblement Bleu Marine, entre les inconditionnels du passé transgressif et les militants ouverts sur d’autres perspectives plus opératoires : le pouvoir plutôt que le trouble ; la politique plus que l’agitation remuant le débat public et heureuse d’être un divertissement sans conséquence utilitaire.

Plus gravement, Jean-Marie Le Pen a fragilisé des ambitions régionales, a mis la zizanie dans des mécanismes qui hier pouvaient laisser espérer des succès et qui aujourd’hui sont battus en brèche avant peut-être de l’être véritablement demain.

Il laisse planer sa présence comme une menace. Il invoque son droit à se rendre où il le désire, notamment à l’université d’été du FN à Marseille, les 5 et 6 septembre. Comme il n’est pas souhaité, notamment par sa nièce Marion qui craint des retombées négatives pour sa campagne en PACA, il est à peu près sûr qu’il tentera d’y venir alors que Marine Le Pen a déclaré que, n’étant plus membre du FN, il n’avait aucun titre à s’y trouver. Mais il s’agit pour lui de créer toutes les incommodités possibles contre ceux qui ont jugé le parti plus important que lui.

Marine Le Pen, par cohérence aussi bien éthique que pragmatique, s’est placée dans un étau qui en définitive va permettre à son père de jouir d’un climat qu’il a cultivé durant toute sa vie politique. L’affrontement avec sa fille est la continuation d’un combat et l’expression d’un tempérament qui n’a su concevoir les joutes partisanes que sous l’angle de la démolition, de la dénonciation et de l’incantation. Cette violence verbale se nourrit de la dilection qu’éprouve le père pour les batailles sans enjeu sinon celui de son impérieux narcissisme et de son maintien en majesté. Actuellement il est plus que jamais dans son élément – celui de toute son existence publique.

Je regrette que face à ces problématiques la plupart des médias fassent preuve d’une suspecte complaisance au bénéfice de la cause du père. Attitude d’autant plus surprenante qu’ils n’ont cessé, quand Jean-Marie Le Pen était officiellement actif, de dénoncer jusqu’à la démesure quelquefois, ses transgressions mais qu’ils semblent tétanisés aujourd'hui à l’idée de reconnaître le gouffre existant entre MLP et son père et de devoir admettre que la salubrité républicaine y gagne enfin. Comme si, aussi détesté qu'il soit, les journalistes avaient besoin de garder leur bouc émissaire idéal, le père, au point de minimiser la rénovation opérée par la fille !

Quant aux partis, de droite ou de gauche, qui feignent de se moquer de ces péripéties internes au FN sans comprendre qu’elles concernent la démocratie qui est évidemment la chose et l’exigence de tous, leur démarche est gênée et de guingois. Comme s’ils étaient écartelés entre une purification éthique qu’ils devraient approuver, et un optimisme politique qui les persuade que le FN va avoir du plomb dans l’aile et perdre, à cause de JMLP, ce que le désespoir des citoyens, leurs attentes déçues, leur envie d’essayer autre chose et la médiocrité de la classe politique traditionnelle lui avaient fait gagner.

Il me semble que la perception du FN, de ses orages actuels, de ses avancées incontestables demeure fragmentaire et superficielle. Comme si on avait besoin de lui pour rire, se moquer, s’indigner ou, par compensation, se trouver remarquable et exemplaire. Comme s’il était dans notre espace mais pour la façade. Comme s’il était pris pour le bouffon de la République plus que pour une épée de Damoclès .

Alors que 2017 est proche et que le FN devrait être pris au sérieux. Il faudra plus qu'un verbe bienséant et des sermons profanes pour le menacer.

Et dissuader la part du peuple qui le soutient.