Redeker

L'auteur ou les auteurs de cet article ne sont en rien membres du Front National, du Rassemblement Bleu Marine ou d'un autre mouvement de cette famille de pensée politique -à ma connaissance- et ils ne partagent pas forcément les idées défendues ici.

Le philosophe appelle les politiques à dépasser les postures pour entendre la voix vivante du peuple qui souffre.

Entre deux dimanches électoraux, à la faveur d'une lame de fond populaire propulsant le Front National aux portes du pouvoir, l'antifascisme de confort est de retour. Il l'est dans les médias, il l'est sur les réseaux sociaux, il ne l'est pas au café du coin. Il l'est dans des groupes humains bien intégrés,bien protégés. Il ne l'est pas dans les classes populaires qui fournirent jadis l'essentiel des troupes de l'antifascisme, quand la chose était dangereuse. Il l'est du côté des éternels donneurs de leçons à la vie facile, il ne l'est pas du côté de ceux qui souffrent. La force du FN tient à avoir réussi à se faire passer pour la voix de ceux qui souffrent,la voix vivante du peuple.

Un post revient de façon récurrente sur Facebook et Twitter insistant sur le faible niveau de diplôme des électeurs du FN. Ce courrier, présenté sous la forme d'un tableau statistique, complète cette information par la ventilation des électeurs selon les catégories socio-professionnelle (les CSP).

C'est la gauche désormais qui tremble devant les pauvres

Le but de cette opération de discrédit est de délégitimer le vote FN en renvoyant ses électeurs dans une sorte d'infrahumanité peuplée par des citoyens de seconde zone. Ce ne sont que des «beaufs». Ce ne sont que des bacs moins quelque chose. Ce ne sont que des pue-la-sueur. Et en plus ils votent FN.

Quand on sait que les hyper-diplômés admiraient en leur temps Staline, Mao et Pol Pot, le communisme sanguinaire, les totalitarismes rouges, qu'ils voyaient dans l'arrivée de De Gaulle au pouvoir en 1958 l'entrée dans le fascisme, qu'ils s'opposèrent au Général sous la bannière de l'antifascisme, pareille raillerie prête à sourire.

Ce mot que l'on croyait être le cri de ralliement de la bourgeoisie du XIXe siècle apeurée par les partageux est maintenant celui de la gauche, celui des consciences morales, celui des antifascistes: salauds de pauvres! Salauds de pauvres, ces enfants irresponsables dont il ne faudrait comptabiliser les suffrages que quand ils votent à gauche. Ce n'est plus la bourgeoise, c'est la gauche désormais qui tremble devant les pauvres, devant le peuple, c'est la gauche qui panique devant les classes dangereuses.

Le suffrage est FN aujourd'hui comme il fut PCF quelques décennies durant

En agitant de façon outrancière l'épouvantail du Front National - alors, qu'objectivement, aucun danger fasciste ne menace notre pays et que ce parti, nonobstant ses réels défauts, n'est pas, comme le montre Pierre-André Taguieff, un parti fasciste -, la France qui, entre deux élections, en temps ordinaire, monopolise le droit à la parole joue à se faire peur. Elle s'amuse à la pantomime de l'antifascisme - sans adversaire, sans qu'il y ait de fascisme en face d'elle. Pour preuve: Valls reprend des idées qui étaient réputées infréquentables, «nauséabondes»,il y a encore six mois parce que énoncées alors par le FN.

Prise au jeu de son antifascisme d'opérette, cette France-là brandit le spectre d'un fascisme en carton-pâte pour réduire au silence la France muette, celle qui ne parle que par le bulletin de vote. Son suffrage est FN aujourd'hui comme il fut PCF quelques décennies durant. Cet antifascisme de confort, véritable et puéril antifascisme de posture, est une formidable campagne de communication gratuite pour le FN puisqu'elle le transforme fantastiquement en une entité extérieure au système, bref en véritable alternative. Tout se passe comme si les pétitionnaires anti-FN, les spécialistes du front républicain, les ténors de la morale, avaient été stipendiés par le parti honni pour lui assurer sa promotion publicitaire.

Le FN, le diable! Marine Le Pen, le diable. Marion Le Pen, la beauté du diable. Exorcisme, l'antifascisme de confort petit-bourgeois qui diabolise le FN, se déploie selon les voies de la pensée magique.

Il cherche à se rassurer sur la localisation du Mal. Celui-ci doit habiter les entrailles de l'Occident, «ventre encore fécond», grandir tel un ver solitaire dans les intestins du peuple autochtone, ce ramassis de Dupont-la-Joie. Cette diabolisation doit rassurer après les attentats du 13 novembre. À la suite de ces crimes, la France des «assis» (pour reprendre Rimbaud), la France petite-bourgeoise, la France de l'antifascisme de confort, avait besoin de haïr - mais qui? Le résultat des élections tombe à pic!

Ouf, nous voilà rassurés: le Mal absolu est localisé.

Cette France ressort du grenier le discours sur l'ennemi intérieur. Et, oh merveille, cet ennemi n'est pas une cinquième colonne - il est 30 à 40% de l'électorat «bien de chez nous». La rhétorique de l'ennemi intérieur s'est remise en place, alors qu'elle était interdite d'énonciation lors des attentats islamistes. Divine surprise pour la Gauche divine: cet ennemi intérieur, c'est le petit peuple. Les petites gens de France.

Le retour de cet antifascisme est le retour d'un soulagement: «Nous les bons, eux les méchants.»

Nous, autrement dit la morale, la vertu, les diplômes et l'intelligence, la perspicacité et la culture. Eux, c'est-à-dire les classes populaires. Au soir du 6 décembre, des tweets disaient: «La bête immonde est de retour.»

Le FN et ses idées sont peut-être condamnables. Il reste dans ce parti des gens peu recommandables, justement épinglés par la presse. Pourtant les nostalgiques des années 30, de l'Occupation et du pétainisme, les partisans d'un régime autoritaire, voire d'un coup d'État militaire, qui se réclament de lui, mais qui en sont la honte, n'en sont plus la vérité profonde. C'est cependant, avec l'inefficacité que l'on sait, ce résidu folklorique d'un fascisme passé de saison, que combat depuis des lustres la caste moralisatrice, l'antifascisme de confort.

Par Robert Redeker le 10/11/2015

Le Figaro