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Moins de 24 heures après l'attentat le plus meurtrier qu'ait connu Istanbul, le tragique puzzle des événements se reconstitue peu à peu. Selon les autorités, les trois kamikazes, vraisemblablement arrivés en taxi à l'aéroport Atatürk, auraient simultanément mitraillé des passagers et échangé des coups de feu avec des policiers en faction à l'entrée du terminal des vols internationaux, avant de se faire sauter les uns après les autres. Si la chronologie des trois attaques, survenues aux alentours de 22 heures mardi, reste encore floue, il est désormais clair qu'elles ont respectivement visé le parking des taxis, le hall des arrivées, et une section située fort probablement à l'intérieur du terminal - signifiant que le premier contrôle aux rayons X, en vigueur dès l'entrée réservée aux départs, aurait été contourné. «La première explosion a eu lieu à l'extérieur. J'ai vu arriver des gens couverts de sang. C'était la panique», raconte Radmehr Sepantan, un guide touristique iranien qui attendait des passagers arrivant de Téhéran. «J'ai aussitôt apporté mon aide. Des corps gisaient au sol, des blessés, des morts. On les a tirés vers les ambulances», dit-il. C'est à ce moment-là, se souvient-il, que la deuxième explosion s'est produite, suivie de près par une troisième.

Sur une vidéo qui circule sur les réseaux sociaux, on voit un agent de sécurité caché derrière un mur du terminal attendre que l'un des kamikazes arrive à son niveau pour lui tirer dessus. L'assaillant tombe au sol, son arme glisse de ses mains, tandis que des passagers courent se mettre à l'abri. À une vitesse éclair, il se fait exploser, provoquant une boule de feu. Les témoignages qui émanent de ce qui correspondrait à une troisième attaque - dans le hall des arrivées - sont tout aussi effrayants. «Mon épouse était attablée au café Nero tandis que j'étais allé chercher à manger à Sbarro (un autre restaurant)», raconte sur son Twitter le journaliste irakien Steven Nabil. Le jeune couple, de retour de sa lune de miel, était en transit pour quelques heures à Istanbul. «Entendu des tirs. Foncé vers elle. Descendu les marches pour voir le terroriste nous tirer dessus», poursuit-il dans un style télégraphique, en racontant s'être réfugié dans un placard. «Les cris des victimes et le sang répandu partout nous ont empêchés de fermer l'œil de la nuit», écrit-il depuis Istanbul, où le couple est encore sous le choc.

Le bilan du carnage est élevé: au moins 41 morts et 239 blessés. Les personnes décédées sont principalement turques, mais il y a aussi 13 étrangers - 5 Saoudiens, 2 Irakiens, 1 Jordanien, 1 Ouzbek, 1 Iranien, 1 Tunisien, 1 Chinois et 1 Ukrainien. François Hollande a annoncé qu'il «y aurait deux blessés légers français» parmi les victimes. Si le triple attentat n'a pas été revendiqué, le premier ministre turc estime que «tous les indices» pointent vers l'organisation État islamique. «L'attaque, qui rappelle de près celle de l'aéroport de Bruxelles, porte la marque de Daech, aussi bien en termes de tactique que de cible symbolique visée», remarque, pour sa part, Nihat Ozcan, de la Fondation pour la recherche sur les politiques économiques (TEVAP).

Une valeur symbolique

Situé sur la rive européenne d'Istanbul, Atatürk est l'un des deux aéroports d'Istanbul. Ce lieu de transit prisé des voyageurs étrangers - ils sont environ 60 millions à y passer chaque année -, est le 11e aéroport le plus fréquenté du monde, et le 3e d'Europe. Son nom - qui n'est autre que celui de Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la République turque, et à l'origine de l'abolition, en 1924, du califat de l'Empire ottoman - en fait également une cible turque de choix pour de potentiels djihadistes, dont la rhétorique se réfère constamment à un nouveau califat. Sur une vidéo publiée en août dernier, l'EI a même ouvertement appelé les Turcs à se soulever contre le président Recep Tayyip Erdogan et «conquérir» Istanbul. «Le gouvernement turc et Istanbul, l'ex-capitale de l'Empire ottoman, ont une immense valeur symbolique pour le groupe armé fanatique», observe Anthony Skinner, spécialiste de la Turquie au sein du cabinet Verisk Maplecroft.

En six mois, il s'agit de la troisième attaque ébranlant Istanbul, que les autorités, également visées par des attentats commis par les rebelles du PKK, attribuent à Daech. En janvier, un kamikaze avait actionné sa ceinture d'explosifs dans le quartier historique de Sultanahmet. En mars, c'est l'avenue Istiklal, une grande artère piétonne, qui avait été touchée. «On constate un changement de cap dans les attaques imputées à Daech: avant, ils visaient la minorité kurde ; aujourd'hui, c'est le pouvoir et la Turquie dans son ensemble qui est touché. Cela coïncide avec une offensive anti-EI plus marquée et une coopération renforcée avec la coalition internationale», note Nihat Ozcan. Sur les réseaux sociaux, certains internautes accusent le pouvoir de payer le prix de son ambiguïté envers les opposants islamistes au régime de Bachar el-Assad. «Les assassins que vous avez entraînés et tolérés commettent des massacres», s'emporte Fehim Tastekin sur Twitter, en référence à la politique de la porte ouverte pratiquée au début de l'insurrection anti-Damas.

Par Delphine Minoui le 29/06/2016

Le Figaro